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Sur le tas, la formation…
Voici venus les temps de la formation sur le tas.
Sur un tas d’élèves et un tas d’heures de cours. À partir de la rentrée 2010, tous les lauréats des concours de recrutement assurent un service complet. Beaucoup d’entre eux passent ainsi directement des bancs de l’université aux réalités d’un métier dont ils ignorent quasiment tout, mais qu’ils doivent exercer aussitôt et sans préparation. Sur cet impossible tas formatif, et pour tenter d’en voiler l’imposture, le ministère, dans ses circulaires, pose de grands panneaux publicitaires : « accompagnement, compagnonnage, tutorat, formation filée, massée, continuum formatif », etc. Brouillard de mots destinés à cacher le sens dévastateur des décisions gouvernementales : récupérer des milliers de postes en supprimant toute formation réelle en IUFM !
Les stagiaires dits « en situation », compagnons du manque, vont donc connaitre ce qui n’avait jamais encore été tenté : l’organisation officielle de l’absence de formation, la conceptualisation de l’apprentissage vide. Jusqu’à présent, seuls les sans-grade précaires – auxiliaires, contractuels, vacataires –, ceux qui connaissent le chômage et le Pôle Emploi, l’instabilité, les licenciements, ceux que les rectorats privent de droits sociaux, de congés payés, seules ces « ressources humaines », gérées selon les principes du libéralisme économique, sont l’objet de ce traitement de faveur. Tiens, tu vois ces élèves, là, au fond de la cour ? C’est une classe. Tu les prends et tu leur enseignes un peu de ce que tu viens d’apprendre au lycée ou à la fac… Quoi, tu sais pas faire ? Va au CDI, prends les manuels, demande un peu à tes collègues. Tu verras, c’est pas sorcier, tout le monde y arrive. Allez, courage, t’es prof maintenant…
J’exagère, c’est vrai. Il faut arrêter de tout dénigrer de la sorte…
Dans l’académie de Nice, par exemple, le recteur, comme tous ses collègues par ailleurs, a été tenu d’établir un plan de « formation » des certifiés et agrégés stagiaires. Ces nouveaux professeurs à temps complet n’auront connu la ville et l’établissement de leur affectation que le 26 aout, cinq jours seulement avant la rentrée !
Et les 27 et 28 aout, sur la base du volontariat – puisqu’ils n’étaient pas encore en fonction –, ils ont été vivement invités à assister à une phase de « formation » au cours de laquelle on les a initiés successivement et sans reprendre son souffle à, je cite :
– La didactique disciplinaire ;
– La préparation d’une séquence d’enseignement ;
– L’évaluation.
Tout cela en six heures seulement. Record formatif mondial, toutes disciplines confondues, établi par les IPR et homologué le 27 aout 2010.
Le lendemain, le 28, les Formateurs académiques ont été sommés d’accomplir à leur tour un exploit de « formation ». En un jour, un seul, ils ont alors « formé » les stagiaires à, je cite :
– La conduite de la classe ;
– L’animation ;
– L’accompagnement des élèves ;
Standing ovation ! Les oreilles et la queue ! Les formés en délire hissent les formateurs sur leurs épaules et, sous les vivats, sortent avec eux par la porte consulaire !
Il faut noter hélas, que tous les stagiaires n’ont pas accepté de faire l’effort nécessaire pour profiter de ces deux performances accomplies rien que pour eux. Les ingrats ! Ils avaient mesquinement calculé en effet qu’il leur restait exactement un seul jour ouvrable, le 30 aout, pour se trouver un logement, déménager et s’y installer avec ou sans leur famille. Matérialistes, va. Parions que le 1er septembre, à la rentrée, ceux-là sont allés pleurnicher sur l’épaule de leur « tuteur » et se plaindre qu’ils ne connaissent même pas la différence entre didactique et pédagogie…
Raoul Pantanella, professeur honoraire de lettres.



