Zéro pointé ou comment échapper au formatage… et à la noyade ! Éditorial de la 2e édition Par Richard Étienne
Depuis la naissance des IUFM, les critiques de leurs adversaires, notamment d’une grande partie des professeurs stagiaires, ont charrié des propos justes et des contrevérités éhontées : la demi-mesure qui a consisté à conserver le format des Écoles normales pour le premier degré, avec une alternance encore inspirée par l’application en classe de ce que l’on a vu au centre de formation, et à aménager une journée et demie hebdomadaire de cours pour les certifiés et agrégés exerçant à temps partiel, ne marquait sans doute pas une rupture assez forte avec l’ancien régime. Le choix n’était pas clairement fait d’une intégration de la formation dans une école professionnelle ou dans un centre universitaire.
Est-ce une raison pour traiter à l’économie une question aussi grave et effectuer un choix « aberrant » (Philippe Watrelot) ? L’importance d’un tel dossier n’échappe à personne, à commencer par les parents d’élèves et par les enseignants qui voient arriver dans les établissements, dès septembre 2010, les premières victimes d’un système absurde de formatage des enseignants par l’épreuve du terrain.
Il nous a semblé opportun de revoir et d’augmenter notre hors-série numérique consacré à la formation des enseignants à l’occasion de ce « sacrifice » (Gilles Baillat), et nous le faisons en y introduisant en préalable une partie zéro (comme une note attribuée aux ministres qui n’ont, en définitive, tenu pratiquement aucun compte de toutes les propositions avancées par les universités, les IUFM, les syndicats, les associations, les chercheurs et tous les groupes qui se sont mis en place).
C’est un triple zéro que mérite ce qu’il faut bien appeler par son nom : un abandon de la formation par l’État (mais Gilles Baillat rappelle que c’est lié aux décisions européennes qui imposent de recruter les fonctionnaires après leur formation), un retour aux formes les plus éculées du savoir présenté comme une masse de connaissances et une caporalisation des enseignants (insistance sur la compétence d’action comme « fonctionnaire de l’État »).
Nous commençons par rappeler les éléments d’un chantier en cours depuis bientôt trois ans, et loin d’être achevé tant les fondations paraissent fragiles, les structures impossibles à tenir à l’épreuve des faits. Les candidates et candidats viennent de passer les épreuves écrites du concours 2010 (ancienne version), mais ils vont être plongés, s’ils sont reçus, dans les classes en septembre comme des « frites dans l’huile bouillante » (expression reprise à Xavier Darcos). Il faut sans doute « éviter le pire, et continuer à apprendre son métier » (Richard Étienne).
Après le recul d’un an de la réforme du concours, quelle analyse faire des épreuves proposées ? Le cas du premier degré est symptomatique d’une dichotomie réintroduite entre les gestes professionnels et le savoir académique : les épreuves zéro – elles aussi – de français, d’histoire et de mathématiques analysées par Sylvie Plane, Marie-Albane de Suremain et la Copirelem montrent quelle « régression » entraine le choix politique de recruter à bac + 5, et surtout la pingrerie d’un État qui méprise ses fonctionnaires au point d’ériger en système de pensée l’inutilité de la moitié d’entre eux. Augmenter les salaires (5 900 euros promis par Luc Chatel) ne compense pas le recul d’une année du début de rémunération (18 000 euros en moins) et aboutit à une diminution des revenus, même si l’on prend en compte les 3 000 euros liés au stage en responsabilité !
Il s’agit, en fait, de suggérer aux universités autonomes (entendre « à qui l’on va imposer, pour rééquilibrer leurs budgets, de compenser la diminution, voire la disparition des recettes de l’État, par des frais d’inscription élevés en master ») de le faire à moindre cout et avec un profit maximum : un marché de 800 000 personnes à « former », voilà de quoi attirer bien des « opérateurs » (sic). La question de l’avenir des IUFM n’a plus de sens : ces instituts sont maintenant partie intégrante d’une université par académie et c’est à son conseil d’administration, en fait la présidence qui détient toujours une majorité confortable, de les maintenir, de les développer ou… de les supprimer, progressivement ou brutalement.
Une chose est sure : la relative efficacité du système actuel risque d’imploser quand l’État employeur imposera son « cahier des charges », en particulier les dix compétences qu’il a retaillées dans le travail assez remarquable du Haut Conseil de l’Éducation, la première étant d’« agir en fonctionnaire de l’État, de façon éthique et responsable », à une université simple fournisseur ou prestataire de services.
Pourtant, loin de tout formatage et décervelage, une autre formation, reposant sur les recherches et innovations mises en place à l’étranger et en France, est possible. En témoignent toutes les pièces du dossier qui n’a rien perdu de sa pertinence, mais aussi les remarques et propositions de Nicole Priou sur l’établissement formateur, de Philippe Astier sur la confrontation aux situations, et d’Yves Lenoir qui s’attaque au vrai défi, celui de « reconceptualiser la formation ».
Richard Étienne
Sommaire
0. Dans le vif des débats
Aberrant - Philippe Watrelot
Des enseignants sans formation dans les classes : des conséquences désastreuses pour les élèves - Antoine Evennou, Jean-Jacques Hazan, Philippe Watrelot
Éviter le pire, continuer à apprendre son métier - Richard Étienne
Dans les tourbillons de la masterisation, comment trouver un cap ? - Entretien avec Gilles Baillat
Se préparer au métier d’enseignant en Europe - Patrice Bride et Nicole Priou
La vocation à enseigner, une question brulante pour la formation ? - Patrice Bride
Que faut-il savoir, que faut-il ignorer pour devenir professeur des écoles ?
En français : sera-t-il permis de ne rien connaitre à la langue ? - Sylvie Plane
Les sujets d’histoire : une régression scientifique, pédagogique - Marie-Albane de Suremain
Les « sujets zéro » en mathématiques... Peut mieux faire ! - Copirelem
1. Histoire et enjeux
L’évolution pédagogique en France - Emile Durkheim
Quelques repères historiques sur la formation des enseignants - Claude Lelièvre
Les prérecrutements, une pratique rodée dans l’Éducation nationale - Marianne Auxenfans
Les enjeux d’une réforme - Gilles Baillat
Un rendez-vous à ne pas manquer - Dominique Bucheton
Masterisation : Quels contenus de formation ? - Christian Couturier et Claire Pontais
Il faudra faire avec le fantôme des IUFM - Michel Fabre
Points de vue pour repenser la formation - Jean-Pierre Bourgeois
La nécessité du collectif - Entretien avec Éric Debarbieux
Comment développer des savoirs professionnels ? - Patrick Rayou
Au Québec : pour une reconceptualisation d’un modèle de formation initiale - Yves Lenoir
Un métier complexe à exercer, et donc à apprendre - André Giordan
Former à l’émancipation - Benoît Guerrée
2. Formation professionnelle ailleurs
Que font les autres pays pour former leurs enseignants ? - Richard Étienne
En Suisse : former des enseignants réflexifs - Edmée Runtz-Chritan
En Belgique : formation par compétences - Véronique Dortu
En Belgique : réfléchir sur les fondements de l’école - Entretien avec Marc Degand et Xavier Dejemeppe
Aux États-Unis : recrutement et accompagnement des enseignants - François-Victor Tochon
La formation des personnels de direction ? - Alain Abadie
La formation pédagogique des enseignants de médecine - Jacques Barrier
Quelques années après, que dit-on de la formation initiale ? - Entretien avec Steve Martinet Céline Mazeyrie
3. Devenir enseignant
Une année en IUFM : désamour et frustrations, Fatima Ait-Said
Mon entrée dans le métier - Nathalie Bineau
Une année extraordinaire - Patrice Bride
Attention, chantier : maitresse en construction - Armelle Legars
Mes débuts en 1947 - Jacqueline Salaün
4. Quels contenus et modalités pour la formation initiale ?
S’approprier des savoirs professionnels - Dominique Bucheton
Quelles compétences pour enseigner ? - Michel Develay
Former les professeurs aux sciences sociales et humaines - Philippe Perrenoud
Connaissance de soi et compétences didactiques - Chantal Costantini
Les sciences de l’éducation entre légitimités scientifique et professionnelle - Béatrice Mabilon-Bonfils
Apprendre à croiser des disciplines, des pratiques, des analyses - Yannick Mével
De l’influence de la théorie des ondes sur l’analyse des pratiques - Françoise Clerc
L’analyse de pratiques : un défi relevé à l’université ? - Thérèse Perez-Roux
Le mémoire : décrire des situations professionnelles - Richard Étienne
En écrivant, en se formant… - Hélène Eveleigh
Réconcilier les nouveaux instituteurs avec les maths - Daniel Djament
Enjeux de mémoire : enseignement et recherche en histoire - Bernard Heyberger
Pourra-t-on former des enseignants de sciences physiques ? - Hervé Grau
5. Accompagner l’entrée dans le métier
Entre dire, faire et apprendre : accompagner la professionnalisation - Philippe Astier
La fonction formative des établissements du 1er degré - Sylvie Crépy, Béatrice Mas et Richard Wittorski
Se former dans l’école - Entretien avec Jean-Marie Grégoire
Conseiller pédagogique : entre accompagnement et médiation - Françoise Grégoire
Former et évaluer : la double fonction des visites - Jacques Crinon et Catherine Delarue
L’écrit-conseil - Jacques Crinon et Catherine Delarue
Comment rendre utile un dispositif d’alternance ? - Jean-Paul Jolivet
Quelques conditions pour des stages utiles - Nicole Priou
Se former dans l’établissement - José Fouque
Accompagner des collègues débutants - Françoise Colsaët
6. La formation se continue
Ce qui m’a formée, ce qui me forme encore - Sylvie Grau
Changer de point de vue… ou de posture - Jean-Pierre Bourreau et Michèle Sanchez
Les Irem, lieux pour une formation continue collective - Entretien avec Stéphane Grognet
Où sont passées les universités d’été ? - Jean-Michel Zakhartchouk
Éléments de bibliographie
Qui sommes-nous ?
Menus
Les hors-série numériques
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