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Enseigner l’Europe, ce sont les détails qui font sens

Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »
Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »Au collège La Garriguette de Vergèze, dans le Gard, l’Europe n’est pas seulement un objet d’enseignement : elle se vit dans les salles de classe, lors d’ateliers ou au cours de mobilités Erasmus+ : rencontres, actions communes et expériences partagées.

Depuis 2019, l’établissement La Garriguette de Vergèze développe des projets interdisciplinaires avec ses partenaires européens, notamment l’Alexander-von-Humboldt-Schule à Asslar, près de Francfort. Ces initiatives s’organisent autour de deux axes majeurs : l’inclusion et le développement durable. Les élèves de Segpa (section d’enseignement général et professionnel adapté) s’y investissent aussi depuis trois ans.

Ce projet se construit véritablement dans un esprit de coopération européenne. Anke et Grit, les enseignantes du collège d’Asslar, soulignent l’importance de donner aux élèves une expérience concrète. Enseigner l’Europe ne se limite pas à présenter des institutions : il s’agit aussi de permettre aux élèves de découvrir les modes de vie d’un pays voisin, de comprendre sa culture et sa mentalité. Dans notre contexte historique marqué par les conflits européens, ces rencontres contribuent à poser les bases d’une compréhension et d’un agir ensemble durables.

Cette démarche rejoint les réflexions menées sur l’enseignement de l’Europe par la recherche. Comme le rappelle Marie-France Mailhos, la question de l’Europe est une question vive en éducation, qui nécessite que les éducateurs participent à la construction par les élèves d’une conception commune de la citoyenneté1.

coopérer

Lorsque les partenaires allemands sont accueillis à Vergèze, ce sont les élèves de Segpa qui ouvrent la rencontre à travers un moment convivial qui constitue un temps fort de l’échange.

Sous la conduite de leur enseignant de biotechnologie, les élèves proposent notamment des ateliers de cuisine au cours desquels Français et Allemands préparent ensemble différentes recettes avant de partager un buffet de dégustation. Dans ces moments très concrets, les gestes prennent souvent le relais des mots : découper, mélanger, gouter les plats. Les élèves communiquent par l’action et l’entraide, et les différences de langue ou de rythme d’apprentissage s’estompent.

Un second projet est mené par les élèves avec leur professeure de l’atelier horticulture. Les participants travaillent autour de l’aménagement végétal et de la biodiversité. Cette activité vient faire écho à un atelier similaire au sein de l’établissement allemand. Cette symétrie des projets renforce la dimension collaborative de l’échange et permet aux élèves de comparer les pratiques tout en construisant ensemble un projet concret.

Pour les élèves de Segpa, ces ateliers constituent un espace particulièrement valorisant. Certains qui se sentent habituellement en difficulté dans les apprentissages scolaires découvrent qu’ils peuvent transmettre un savoir-faire, expliquer un geste ou guider leurs camarades. Les obstacles deviennent alors des leviers pour le collectif.

l’écocitoyenneté en partage

Ces situations pédagogiques incarnent une vision ouverte de la citoyenneté européenne. Comme le rappelle Marie-France Mailhos, « le citoyen européen n’est pas enfermé sur lui-même et sur son espace, mais bien au contraire ouvert sur l’extérieur et impliqué dans les questions vives du monde moderne2 ».

La mobilité en Allemagne constitue un autre temps fort du projet. En septembre dernier, dix-huit élèves germanistes du collège ont retrouvé leurs correspondants à Asslar pour une semaine d’activités consacrées à l’écocitoyenneté.

À travers la vie quotidienne dans les familles d’accueil, les élèves découvrent concrètement les réalités d’autres jeunes Européens. Les enseignants allemands parlent d’un véritable « apprentissage interculturel du quotidien ». Les élèves prennent conscience que leur mode de vie est une possibilité parmi d’autres et découvrent de nombreuses similitudes.

Parfois, ce sont des détails très simples qui rendent l’Europe tangible : voyager sans contrôle aux frontières ou utiliser la même monnaie. Autant d’expériences concrètes qui donnent soudain un sens très réel à l’idée européenne.

Donner du sens

Le projet accorde également une place importante aux enjeux environnementaux. Les visites se sont centrées ces dernières années autour de la découverte d’entreprises et de savoirs faire locaux respectueux de l’environnement et d’une production éthique (Hessnatur, une marque de textiles biologiques, côté allemand ou La Botte Gardiane, côté français, par exemple). Les élèves ont comparé les logiques économiques avec celles de la fast fashion et ont réfléchi à leurs propres habitudes de consommation. La réflexion sur le recyclage et le système de consignes (Pfandsystem) a aussi nourri les possibilités de modernisation et de développement en cohérence avec les valeurs européennes.

Au fil des échanges, les élèves comprennent que les enjeux environnementaux dépassent largement les frontières nationales. Ils découvrent que ces défis sont communs à tous les Européens et qu’ils nécessitent des réponses collectives.

Cette dimension éducative correspond pleinement aux orientations européennes. Le Conseil de l’Union européenne rappelle ainsi qu’« un enseignement et une formation inclusifs et de qualité, à tous les niveaux, ainsi que la dimension européenne de l’enseignement, sont fondamentaux pour créer et maintenir la cohésion de la société européenne3 ».

Ces expériences répondent aussi à un enjeu pédagogique essentiel : donner du sens aux connaissances scolaires sur l’Europe. Les travaux de Michel Solonel et Nicole Tutiaux-Guillon ont montré « une rupture entre les savoirs enseignés et les savoirs effectivement mobilisés par les adolescents pour penser et parler de l’Europe hors de la classe4 » Comprendre cette césure est essentiel, car elle « pose la question du sens et de la finalité sociale des savoirs transmis ».

Les mobilités et les projets coopératifs permettent précisément de réduire cet écart. En vivant des expériences concrètes de coopération internationale, les élèves relient les connaissances étudiées en classe à des situations réelles.

Une Europe vécue

Anke et Grit évoquent les moments les plus marquants comme étant souvent les plus simples : « Voir des élèves gagner en confiance au fil de la semaine, oser gouter des plats inconnus ou s’émerveiller devant un paysage découvert ensemble. Certains élèves continuent même à se rendre visite après l’échange, preuve que les liens créés dépassent largement le cadre scolaire. » Comme le résume l’une d’elles, « l’échange donne du sens aux apprentissages et crée un lien irremplaçable entre l’école et la vie ».

Dans cette dynamique, l’équipe Erasmus+ du collège souhaite poursuivre et renforcer son engagement. Pour l’année 2026, la Maison de l’Europe de Nîmes devient un partenaire clé de l’accueil des élèves européens. Lors du prochain séjour des correspondants, des ateliers seront organisés au sein de l’établissement afin d’approfondir avec les élèves les questions de citoyenneté européenne, de valeurs communes et de participation démocratique.

Car, au fil des rencontres, des projets partagés et des gestes simples accomplis ensemble – cuisiner, planter, construire, découvrir – les élèves comprennent que l’Europe n’est pas seulement un espace politique ou institutionnel : elle est aussi une communauté d’expériences et de solidarités qui se construit, jour après jour, dans les classes et dans la vie des jeunes Européens.

Béatrice Milz
Enseignante de lettres au collège la Garriguette et formatrice à Montpellier
Equipe enseignante ayant contribué à l’article et aux projets : Magali Chaland, Laura D’amore, Vincent Boutiller, Anke Paul, Grit Schleiter, Nadir Alili.

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Couverture du numéro 607, « Enseigner l’Europe »


Notes
  1. Marie-France Mailhos, « Apprendre à enseigner l’Europe : un jeu de piste dans les champs disciplinaires », Sens public, 2009. https://www.sens-public.org/articles/660/.
  2. Idem.
  3. Recommandation du Conseil relative à la promotion de valeurs communes, à l’éducation inclusive et à la dimension européenne de l’enseignement (UE), Commission/Conseil européen, 2023.
  4. Michel Solonel et Nicole Tutiaux-Guillon, « Europe et enseignement : quelques questions autour des valeurs », Recherche & formation n°31, 1999.