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Quelle Europe ?
À l’heure où nous écrivons ces lignes, Edgar Morin est mort depuis quelques jours. Pourquoi le mentionner ? Parce que rien ne saurait mieux décrire l’Europe pour nous que cette idée de complexité qu’il utilisait, lui qui, il y a presque quarante ans, avait déclaré son amour à l’Europe et à sa culture dans Penser l’Europe. Une Europe « dialogique », faite de contradictions qui s’ébrouent, s’éprouvent, s’écoutent et s’épousent. Une Europe foncièrement complexe, et foncièrement démocratique en cela. Mais comment faire quand on peut affirmer, comme le fait Nicole Tutiaux-Guillon que « l’Europe n’existe pas » ? Comment aborder cette construction politique, symbolique, sociale, historique, géographique, scolaire et universitaire, qui ne cesse de fuir les définitions ?
Car l’Europe, ce n’est pas (ce serait trop simple !) une entité géographique définie par des frontières naturelles. Ce n’est pas non plus l’entité politique dont on aurait voulu qu’elle fût une forteresse imprenable contre toutes les guerres et toutes les violences. Ce n’est un ilot ni de paix, ni de prospérité, ni de solidarité. Et il ne faudrait pas la réduire non plus à une tirelire magique à financer tous les projets…
Est-ce pour autant seulement un monstre technocratique qui limiterait les libertés ? Un agglomérat de nations qui n’auraient rien en commun ? Ou au contraire une déesse fantasmée qui aurait le monopole de la démocratie, de l’origine du théâtre, voire de toute culture – et pourrait, à ce titre, aller « porter la bonne parole » au-delà de ses frontières ? – rappelez-vous, ce n’est pas si ancien, qu’au nom de valeurs soi-disant universelles des Européens partirent coloniser ceux qui ne l’étaient pas…
Ce qui est sûr, c’est que notre « vieux continent » sans définition stable est un puissant vecteur de dynamiques dans les classes et dans les établissements. Une puissance inspirant les pratiques, cassant les routines et mettant en mouvement, invitant aux voyages et aux projets, fortifiant des valeurs communes.
Quelles valeurs ? La valeur de l’écoute et du questionnement comme une éthique, comme fondement d’une règle de vie qui ne s’impose pas par la force mais s’exerce au quotidien dans des instances de débat. La reconnaissance et la dénonciation des crimes contre l’humanité, de l’oppression de tous les peuples. La valeur de la promotion de la justice sociale. La protection des plus faibles et celle de la planète et de l’environnement. L’acceptation et la promotion de la diversité des langues et des cultures, de leur métissage permanent. La volonté d’offrir à tous une éducation émancipatrice et solidaire.
Cette Europe des valeurs, c’est celle sur laquelle se fondent tous les articles que nous avons regroupés dans ce dossier, lequel a été scindé conventionnellement en trois parties autour de la réflexion, du voyage et de la création de projets tout en sachant que cette répartition ne saurait réduire la complexité de la jeune femme « au large visage » du mythe, dont Zeus jadis tomba amoureux. Et c’est peut-être parce que nous saurons en faire apprécier la diversité et les contradictions que nous donnerons à nos élèves-futurs citoyens européens les clés pour imaginer une Europe qui ferait notre fierté.



