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N° 511 Observer en classe

Voir à travers une tablette

Céline Hergault

Utiliser une tablette numérique pour capturer des vidéos donne un regard différent sur les activités menées dans un cours d’EPS : quand voir faire en différé aide les élèves à faire.

Notre classe de 5e pratique un cycle de lutte. Ils sont débutants dans l’activité. L’ambiance de classe n’est pas totalement favorable au travail coopératif. Nous orientons donc notre projet vers un apprentissage de la lutte par l’observation vidéo de sa propre pratique et par l’échange verbal au sein d’un groupe pour progresser.

C’est donc dans l’optique « d’assumer et d’assurer différents rôles sociaux » au sein du cours d’EPS que nous proposons une utilisation d’une tablette numérique via la vidéo. Par la même occasion, les élèves travaillent des compétences méthodologiques précises : « se préparer, se connaître » à travers cette utilisation. Il s’agit bien là de situations complexes regroupant l’acquisition de compétences diverses au sein d’une même tâche.

Il nous paraissait important de laisser aux élèves le temps d’acquérir non seulement des connaissances, mais aussi des capacités en lien avec les techniques de lutte. C’est pourquoi lors des trois premières séances nous avons utilisé la tablette numérique comme banque d’images. Ce sont les élèves eux-mêmes qui ont pris les photos et films de différentes techniques qu’ils réussissaient afin de les archiver. Tous les groupes avaient alors accès aux données durant la leçon.

Le praticable où les élèves évoluent est assez petit, ce qui entraine des temps d’attente pour les membres du groupe qui sont en observation. Si cette dernière n’a pas de sens pour eux, ils décrochent rapidement. Cette classe étant agitée, les résultats scolaires plutôt faibles, il faut des consignes courtes et simples. Utiliser l’image et la vidéo nous semble pouvoir contribuer à entretenir leur investissement ; ce qui donne du sens et permet à ce genre d’élève de mentaliser plus facilement les consignes données ou les retours effectués sur leur pratique.

Par groupe de 5 (2 lutteurs en chasuble de couleur différente, 1 arbitre, 1 marqueur, 1 vidéaste) les élèves passent tour à tour dans tous les rôles. Après avoir été filmés pendant leur combat, les lutteurs qui visionnent leur combat notent sur une fiche ce qu’ils ont pu observer de leur propre pratique. Sous forme de tableau simplifié pour les élèves, nous proposons l’observation vidéo des 3 critères suivants :

« Pour retourner mon adversaire et le mettre sur le dos, j’utilise : »

  • le ramassement de bras
  • le ramassement de jambes
  • le ramassement bras/jambes

En regardant le film du combat, qui dure environ une minute, les élèves mettent des bâtons à chaque attaque amenant l’adversaire sur le dos afin de le « mettre en danger » (passage rapide du lutteur sur 1 omoplate) ou de provoquer « un tombé » (immobilisation du lutteur sur les 2 omoplates pendant 3 secondes). Ils notent donc quel type d’attaque est le plus utilisé pour retourner l’adversaire et l’immobiliser ou le mettre en danger. Ils utilisent les fonctions de la tablette numérique à leur guise (arrêt /pause/retour/avance) mais ont un temps limité d’observation (quatre minutes). Ils doivent ensuite émettre une hypothèse d’observation.

Dans cette classe, Nino est un élève difficile, qui détourne souvent les tâches, ne trouvant que peu d’intérêt à ce qu’il fait. Il a beaucoup de mal à assurer les rôles sociaux demandés. Cependant son niveau sportif est excellent. Nous le prenons en exemple car la tablette numérique l’a tout de suite intéressé, il s’en sert avec une grande facilité et est en réussite immédiate. Il montre aux autres les différentes manipulations possibles mais aussi est capable de pointer du doigt les points faibles ou forts de sa pratique.

Nino observe qu’il gagne le combat en utilisant principalement des techniques de ramassement de bras et qu’il utilise donc peu le ramassement de jambe. Il échange en le verbalisant à son co-lutteur qui émet un avis puis l’inscrit sur sa fiche. Deux options de travail s’offrent à lui :

  • travailler son point faible : ramassement de jambe
  • travailler son point fort et le développer encore plus : ramassement de bras et/ou ramassement bras/jambe

Après avoir choisi, il s’oriente vers un des ateliers d’apprentissage mis en place par l’enseignant pour acquérir cette nouvelle compétence.

Ce qui veut dire que l’observation du combat est le point de départ de la leçon. L’élève est alors responsable de ses actes mais aussi des conséquences de ses actes. Nous souhaitons les amener vers une certaine autonomie par la « dévolution » (Guy Brousseau, Le contrat didactique : le milieu, 1988) des savoirs, la délégation des apprentissages. Ce partage du pouvoir professoral devra être progressif. La prise en compte d’un cheminement personnel est possible en faisant vivre des expériences corporelles variées, originales et approfondies par l’observation vidéo.

Après avoir travaillé en situation d’apprentissage la ou les nouvelles capacités motrices, Nino fera l’objet encore une fois d’un film-vidéo et pourra ainsi après observation constater s’il utilise ou pas ses nouvelles acquisitions. Il jugera lui-même de son efficacité et fixera lui-même ses objectifs de travail pour la suite.

Le travail par observation n’est utile que si l’enseignant permet à l’élève d’avoir un retour réflexif sur sa pratique et sur les notes prises pendant l’observation. Il facilite la progression individuelle de chaque élève, entrant alors dans une personnalisation des apprentissages.

Bon nombre de fiches d’observation restent sans suivi, n’entraînant que peu de résultats.

Nous avons la chance d’utiliser une tablette numérique, mais un observateur (sans vidéo) pourrait faire le même travail. la tablette numérique est un inducteur, un adjuvant motivationnel. Il permet aux élèves de décrypter leurs actions, l’enseignant peut ainsi faire des arrêts sur image pour orienter les hypothèses de travail ou les manques. A contrario, il permet de dire aussi que sur cette action ou sur ce combat, l’élève est en réussite. Ainsi ce dernier mentalise la bonne action et imprime plus facilement ce qu’il faudra refaire. La réussite est alors immédiatement vue et actée mais l’erreur aussi. Et à ce moment précis, elle n’est plus une sanction mais une simple étape d’apprentissage et voie de régulation. Ce qui lui donne alors une autre saveur.

Il va s’agir alors de proposer à chacun une expérience similaire tout en leur permettant une réponse différente, cohérente, pertinente, réfléchie au regard d’un motif d’agir.

Céline Hergault
Professeure d’EPS au collège Paul Eluard de Guyancourt (Yvelines)

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Observer la classe
N° 511 - février 2014

Dans la classe, pour faire la classe, les enseignants observent sans cesse leurs élèves ; ils sont eux-mêmes observés lorsque les portes des classes s’ouvrent pour accueillir des stagiaires, des collègues, des formateurs, qui observent à leur tour tout ce qui se déroule. Que ressort-il de tous ces regards croisés ?


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