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N°426 - Dossier "L’autorité"

Une fenêtre sur des danses

Par Catherine Musseau et Jean Noël Even


Au lycée expérimental de Saint-Nazaire, la cogestion est le socle sur lequel se fondent toutes les instances et sur laquelle nous tentons d’appuyer nos pratiques quotidiennes. Nous pouvons décider avec les élèves ce que nous allons travailler ensemble et comment nous allons le mettre en œuvre. L’expérience acquise aujourd’hui dans ce lycée, l’échange qu’implique le fonctionnement en doublettes et nos expériences de formation nous permettent aujourd’hui de mener des ateliers [1] dans lesquels nous pouvons aller très loin sur le degré d’effacement de prise en charge de l’animation. Dans cette acceptation de rencontrer les volontés d’élèves sur leur demande de formation, nous avons été confrontés à une demande d’atelier, très étonnante à première vue : échanger nos savoirs autour de danses codifiées, tango, valse samba et hip hop... La cogestion nous amène souvent à accepter de nous poser les questions comme les élèves les posent, loin de nos modes d’interrogation. Mais le challenge est d’attraper le questionnement pour construire de nouveaux savoirs, savoir-faire et savoirs être.

Partir sur des codes et des normes n’est pas à nos yeux une démarche facilitatrice pour entrer dans la danse. Les normes corporelles, esthétiques que l’on y projette, les stéréotypes, les représentations que l’on a construites, sont souvent des impossibilités de construire de nouveaux savoirs.
Il a fallu trouver une façon de faire pour que, malgré nos compétences complémentaires, nous soyons capables de laisser la place demandée par les élèves. Lors de cette programmation, l’élément central que nous avons perçu et sur lequel nous avons construit l’atelier était l’échange de savoirs : chacun et chacune devait apporter quelque chose au groupe, dans la mesure de ses possibilités, et accepter d’apprendre les danses sues par d’autres. Travailler au lycée expérimental implique pour nous, membres de l’équipe de nous questionner sur la construction des savoirs, aussi avons-nous tenté de questionner les élèves sur la façon de mettre en œuvre des situations d’apprentissage.
Il ne suffit pas de montrer quelque chose pour que l’autre soit en mesure de le faire ! Dans cette construction, avec eux, nous avons trouvé le travail d’écoute corporelle nécessaire. Ces situations d’écoute nous ont permis chaque matin de rentrer dans le travail, d’être dans une disponibilité corporelle peu habituelle à l’école. Ce qui prime dans le travail de recherche que nous mettons en place en danse ou en musique, c’est cette écoute qui construit le groupe, où la confiance établie permet à chacun et chacune de se lancer dans les apprentissages. Pouvons-nous nous passer de ce climat de bienveillance, si nous voulons permettre aux élèves d’apprendre, en osant les échecs ou les approximations ?

Mais au-delà d’être des interprètes de pas de danses, les élèves peuvent devenir des créateurs de pas dansés. Nous avons ainsi travaillé sur des axes communs à ces danses. Ils nous ont permis de passer d’une danse à l’autre sans pour autant tout quitter : conserver le travail en cercle pour le samba et le hip hop, conserver l’idée de marche pour le tango et le samba. Des liens se sont tissés entre ces danses, alors qu’au départ il n’y en avait pas. S’interroger sur l’essence des danses, sur leurs origines, sur l’esprit qui les anime est un moyen de faire comprendre que les danses se construisent et de laisser entrevoir un espace de liberté pour les faire vivre. Musicalement le tango est toujours en création sans pour autant perdre son âme. Cet atelier était l’occasion de découvrir que les danses sont vivantes, qu’un jour les gens les ont inventées non pour les figer mais pour les danser. L’autorisation de créer est ici donnée.
Pour pouvoir développer des réponses créatives, il faut mettre les personnes dans un cadre sécurisant, un cadre qui permet à tous et toutes de pouvoir trouver des réponses gestuelles afin de pouvoir s’appuyer sur ces gestes pour poursuivre. Les tâches ou les consignes sont alors très fermées (trouver trois marches, trois façons de se toucher...) même si on est loin d’avoir prévu toutes mes réponses. L’écoute empathique développée par Carl Rogers doit être ici présente dans toute son ampleur et générosité. Toutes les réponses doivent être acceptées y compris par le groupe enseignant ; aucun jugement de valeur ne doit être porté. Nous devons être capables d’accepter les transgressions de consignes : par exemple, si un élève ne produit aucun geste nous devons mettre en espace son silence corporel et lui donner un sens artistique et dire que cette proposition peut nous bousculer mais qu’elle est valide, et possible. Ces postures pédagogiques qui conduisent notre travail dans tous les domaines de création ont permis dans l’atelier d’échange de pratiques de montrer à l’ensemble du lycée une mise en espace de ces pas de danses dans un travail collectif. Tous ont pu prendre le risque d’aller sur des terres vierges, d’oser apprendre. Si c’est une réalité dans ce cadre elle peut devenir réalité dans bien d’autres domaines et peut-être leur permettre de dépasser les échecs ou blessures successives.

Notre autorité n’est donc pas uniquement dans nos savoirs repérés mais notre place peut devenir presque invisible si nous savons poser des cadres qui autorisent les élèves à revendiquer leur existence, restaurant ainsi la confiance indispensable à leur construction. Dans cette relation de confiance et dans ce désir d’apprendre de nouveaux horizons peuvent s’ouvrir. La question de l’autorité n’existe plus.

Catherine Musseau, Jean Noël Even, Professeurs au lycée expérimental de Saint-Nazaire.


[1Atelier : temps de travail de 20h étalées sur 2 semaines, l avec un groupe d’élève et un sujet défini en cogestion, une doublette de membres de l’équipe nommés pour l’animation


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