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N°437 - Dossier "Des langues bien vivantes"

Un échange, ça commence en classe

Par Francine Saucier, article paru dans le N°284-85 de mai-juin 90

Francine Saucier relate comment elle introduit en classe la préparation à de réels échanges sur le terrain, en langue étrangère, et comment le séjour linguistique, avec ce qu’il suppose de conduite autonome, devient en quelque sorte la clé de voûte de tout son enseignement avec les élèves concernés.

Les échanges franco-allemands de classe à classe constituent à tous les stades de leur déroulement - préparation, vécu, exploitation - un terrain particulièrement favorable au développement de l’autonomie.
Les élèves qui participent à ces échanges sont confrontés aux mille facettes que le message linguistique peut recouvrir télévision, spots publicitaires, affiches, presse, graffitis, situations de communication les plus variées allant de l’explication d’une règle du jeu au discours officiel du maire accueillant les élèves français dans sa mairie, avec des interlocuteurs multiples enfants, adolescents, familles, professeurs, guides, personnalités administratives...
Face à ces multiples situations de communication qui "agressent" à chaque instant les élèves durant leur séjour en Allemagne, il faut apprendre à saisir l’essentiel pour comprendre de quoi l’on parle, afin de réagir vite lorsque l’on est personnellement impliqué dans l’une ou l’autre de ces situations. Cet effort constant d’attention et de concentration est extrêmement pénible pour les élèves peu entraînés à soutenir un rythme si intensif d’attention "mais nul n’y échappe, car c’est le seul moyen de comprendre quelques bribes de conversation et d’éviter, par exemple, de se retrouver devant une deuxième platée de potée aux choux alors que l’on ne peut plus rien avaler...
Certains élèves sont tout étonnés de constater qu’ils comprennent beaucoup de choses le soir même de leur arrivée, qu’ils sont même capables de répondre aux questions posées par les membres de leur famille d’accueil. Cela leur redonne confiance et courage pour poursuivre leurs efforts et mobiliser tout le capital acquis au service d’une plus grande autonomie langagière.
Cette autonomie s’acquiert et se renforce au cours des trois phases du déroulement de l’échange précédemment citées : préparation, vécu, exploitation. De quelle manière ?

PRÉPARATION

Dès le début de l’année scolaire, chaque élève entre en contact avec un correspondant allemand choisi en fonction de ses goûts et de ses intérêts personnels. Il doit mener, seul, un échange épistolaire suivi pour connaître sa famille d’accueil et échanger divers documents (photos, documents sur la ville, prospectus, etc..). Le professeur n’intervient dans cette correspondance que si l’élève le demande. Certains de ces documents sont exploités collectivement dans la classe.
Par ailleurs, les élèves recherchent des thèmes d’étude susceptibles de les intéresser, compte tenu des caractéristiques économiques et sociales de la région dans laquelle ils vont se rendre.
Chaque élève doit se déterminer en fonction de ses motivations personnelles pour l’un ou l’autre des thèmes retenus par l’ensemble de la classe. Quatre ou cinq groupes se constituent ainsi autour d’un thème d’étude défini. Chaque groupe doit mener à bien son projet d’étude de manière autonome, en utilisant au mieux les sources d’informations mises à sa disposition par le professeur et le service de documentation du collège (films, prospectus touristiques, guides, articles de presse, dossiers, atlas, livres, etc....). A titre indicatif, les thèmes retenus par la classe qui a réalisé l’échange dont il est question ici ont été :
- le système scolaire en Rhénanie-Westphalie
- les modes de vie des Allemands de la région de Hamm
- l’organisation des loisirs des jeunes à Hamm
- les problèmes du chômage et de la main d’oeuvre étrangère dans la région
- la représentation que se font les Allemands de la France et des Français.

Chaque groupe, ayant pris connaissance des dossiers et documents d’information, choisit les problèmes qu’il souhaiterait approfondir sur le terrain en rencontrant des personnalités, en interviewant des habitants dans la rue ou au marché, en visitant des écoles... Les questions sont triées, classées et présentées sous forme d’un questionnaire comportant, pour chacun des groupes, une douzaine de questions, rédigées en français et en allemand. Des lettres sont écrites pour demander des rendez-vous, des visites, des rencontres. Tous les questionnaires sont tapés à la machine, dupliqués et distribués à tous les élèves de la classe afin que chacun puisse mener, dans sa famille par exemple, l’une ou l’autre enquête et rapporter, sur cassette enregistrée, le maximum de réponses aux questions posées.
Ce travail préparatoire intensif est indispensable pour assurer le bon déroulement des enquêtes et interviews sur le terrain. Il fixe les jalons sans lesquels la réussite d’un travail autonome n’est pas garantie. Il permet par ailleurs, au fur et à mesure que des rendez-vous sont pris, d’élaborer en commun le programme du séjour en Allemagne.
A titre indicatif, pour les cinq thèmes cités ci-dessus, les élèves ont pu organiser les rencontres suivantes :
- rencontre avec deux instituteurs de la 4ème classe d’une école primaire et leurs élèves. Elèves français et allemands ont posé des questions sur le système scolaire. Un tableau comparatif des deux systèmes a pu être élaboré par le professeur au tableau noir pendant que les élèves dialoguaient entre eux.
- rencontre avec la classe des correspondants du lycée et avec deux de leurs professeurs.
- rencontre à la mairie avec le responsable des activités sportives pour les jeunes.
- rencontre avec le directeur de l’Office du Travail du Land de Rhénanie-Westphalie et son adjoint. Enregistrement sur cassette de l’interview. L’entretien a lieu dans une vaste salle de l’Office, autour d’une table sur laquelle a été préparé, à la place de chaque élève présent, un dossier complet sur la situation de l’emploi à Hamm et dans la région. L’accueil est chaleureux et solennel. Les élèves sont impressionnés par la disponibilité de ce directeur prêt à répondre à toutes leurs questions, même à celles, mal formulées, qui naissent de l’entretien spontanément et qui ne figurent pas sur le questionnaire préparé en classe.

Tous les matériaux élaborés par les différents groupes sont dupliqués et rangés dans un dossier que chaque élève emportera en Allemagne pour pouvoir mener à bien son travail. Ce matériel, ainsi que les magnétophones et les micros, sera soigneusement vérifié par le professeur avant le départ.
Comment les élèves utilisent-ils ces matériaux sur le terrain ?

RÉALISATION DU TRAVAIL

Le travail autonome exige beaucoup d’engagement personnel de la part de chacun. Même préparé minutieusement, il demande, sur le terrain, un effort considérable. Chaque élève se trouve en effet, dès le premier jour, parachuté dans un milieu de vie totalement nouveau ; la langue qu’il entend et qu’il doit lui-même utiliser pour se faire comprendre n’est pas sa langue maternelle. Le rythme de vie et le type d’activités pratiquées sont également inhabituels. La situation exige donc un effort d’adaptation énorme. Mais le travail autonome, pour la plupart des élèves, facilite cette adaptation en obligeant chacun à prendre des contacts avec la famille, pour réaliser les interviews par exemple. On se rend compte du chemin parcouru par les élèves lorsque l-on écoute leurs enregistrements. Les débuts de bande sont timides, étriqués, ne sortant pas du cadre tracé par le questionnaire. Puis les voix se stabilisent, on entend des éclats de rire sur la bande et les échanges vont bon train. Les élèves, au début, n’enregistrent que leur correspondant. Puis ils s’enhardissent et vont enregistrer la mère, puis le père, les grands-parents...
De même les enregistrements réalisés dans la rue ou au marché sont, les premiers jours, très pauvres et bâclés. Puis les élèves intéressent leurs camarades allemands à ce travail. Ils partent alors en groupes franco-allemands réaliser des interviews plus longs et plus étoffés. Ils deviennent plus sûrs d’eux, plus audacieux dans leurs prises de parole, plus à l’aise avec leurs camarades allemands. Certains élèves, ceux qui ont de bons points de repère en allemand et parviennent plus vite que les autres à comprendre et à se faire comprendre, se détachent du groupe français et réalisent des travaux seuls avec un groupe d’Allemands. C’est pour eux un réel plaisir que de constater qu’ils peuvent se passer de la compagnie rassurante de leurs camarades français, de leur professeur et de leur dictionnaire. Ils deviennent de plus en plus autonomes.
D’autres élèves parviendront également à ce stade d’autonomie bien qu’ils n’apparaissent pas, dans le cadre strictement scolaire, très autonomes. Ce sont ceux qui compensent leurs faiblesses en capital linguistique par un investissement prodigieux de tous les autres ressorts de la communication : gestes, cris, mimiques, dessins, mots de français, mots d’anglais, dictionnaire... Ils ont vraiment envie de communiquer, besoin de communiquer. Puisqu’on leur fait confiance, ils vont essayer de tirer le meilleur parti de leurs acquis tout en regrettant amèrement qu’ils soient si minces. On les surprend à noter des mots de vocabulaire sur un petit carnet...

EXPLOITATION

Dès que les élèves ont pris place dans le train du retour, ils songent à entretenir les liens d’amitié tissés durant leur séjour. Ils viennent demander la meilleure traduction de telle ou telle formule épistolaire. On mesure dans ce type d-activité volontairement choisi par l’élève le chemin parcouru et les progrès accomplis si l’on se remet en mémoire la première séance de rédaction des lettres pour les correspondants au début de l’année scolaire...
En classe commence un long travail sur les documents sonores rapportés par chacun. Chaque groupe récupère toutes les cassettes portant sur le sujet choisi. On décrypte les bandes en écoutant souvent plusieurs fois le même passage. Les mots se fixent. Certains expressions reviennent constamment dans les interviews : On prend des notes, on effectue des synthèses que l’on expose aux autres groupes. Certains groupes réaliseront un dossier destiné aux élèves qui partiront une autre année pour Hamm. Ces dossiers élaborés à partir des documents sonores et iconographiques rapportés ont un intérêt particulier pour les élèves. Ils circulent beaucoup de l’un à l’autre, sont montrés aux autres collègues enseignant dans la classe.
Le professeur, lui, qui avait beaucoup investi dans la première phase du travail en. fournissant les documents, guidant les équipes, encourageant les recherches, organisant le bon déroulement du travail, est beaucoup moins sollicité par les élèves sur le terrain. Il sert davantage de moteur, relançant les élèves qui ne parviennent pas à mener leur travail au rythme demandé, et de critique, exigeant une certaine qualité de travail. Dans la troisième phase, il se laisse guider par les élèves qui, eux, savent beaucoup mieux que lui qui parle sur la cassette et de quoi il parle. "Madame, venez écouter ma cassette ! Madame, écoutez la grand-mère. Elle est super ...". Le professeur est invité à écouter les réalisations des élèves. Tiens ! Les rôles sont inversés. Ce sont les élèves qui motivent le professeur pour qu’il vienne écouter et apprécier les enregistrements réalisés. Serait-ce la résultante du travail autonome ? ... En tous cas, c-est un bon point pour les élèves.

COMMENT ÉVALUER LES ACQUIS DES ÉLÈVES EN AUTONOMIE ?

Au terme d’un travail qui s’est étalé sur deux ans et après deux séjours en Allemagne, les élèves sont-ils plus autonomes ?
- ils le sont dans les activités quotidiennes ; ils savent lire un horaire de trains ou d-autobus, lire le plan d’une ville, téléphoner à l’étranger, repérer les bons plats sur une carte de restaurant,
- ils ont appris à regarder, observer, noter et rendre compte. Durant leur séjour en Allemagne, ils devaient, chaque matin, communiquer les observations les plus intéressantes qu’ils avaient pu faire dans la journée, soit dans leur famille, soit ailleurs, à l’ensemble du groupe. Apprentissage de l’écoute, extrêmement long et difficile, mais jugé indispensable par tous pour mener à bien une expérience de travail autonome. Car pour eux, "être autonome, c’est le contraire d’être seul". Mais qu’il est difficile de se taire lorsque l’on a tant de choses à faire partager aux autres !
- ils ont acquis une plus grande autonomie langagière, surtout dans le domaine de la compréhension. Entendre parler une autre langue que la leur ne les effraie plus. Ils ne capitulent plus aux premiers mots prononcés un peu vite. Ils font répéter, écoutent, essaient de capter les éléments principaux du message. L’autonomie passe par la confiance en soi, le goût du risque, autant que par la maîtrise des moyens linguistiques nécessaires à l’expression. Mais cette maîtrise, dont ils ne voyaient pas toujours l’utilité avant d’être allés dans le pays, devient un objectif prioritaire. Tous les moyens sont bons pour apprendre, l’oeil, l’oreille, la mémoire, la main. Mais il faudra encore beaucoup de temps ... et de travail.

Francine Saucier


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