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Sauvons les garçons !

Jean-Louis Auduc - Descartes & Cie, 2009


Un titre-choc pour un ouvrage stimulant et invitant à la réflexion, mais aussi à l’action. Trop souvent, les enseignants français réagissent avec désinvolture lorsqu’on évoque les problèmes de « genre » à l’école. Voyons, notre école universaliste échappe aux questions de société concernant les rapports garçons filles ! Ou alors, on envisage uniquement ce sujet sous l’angle de la surreprésentation des filles dans les filières littéraires ou du combat à mener contre le machisme masculin (ce qui n’est déjà pas mal). Jean-Louis Auduc nous dit de ne pas oublier un problème qui prend de l’ampleur : l’échec scolaire accru d’un grand nombre de garçons. Les données statistiques présentes dans le livre (et bien difficiles d’ailleurs à recueillir) sont parfois impressionnantes. Près des trois-quarts des élèves de SEGPA sont des garçons, près de 80 % de garçons peuplent les classes relais, la réussite au bac est de 57 % pour les garçons, contre 71 % pour les filles. Et pour Jean-Louis Auduc, si on regarde les objectifs ambitieux que se fixe notre système éducatif, ceux-ci sont atteints si on ne considère que les filles. Et il ne faut pas se tromper d’époque. Que signifierait la revendication d’accès à des métiers comme la médecine pour les filles alors même que deux tiers des nouveaux médecins sont des femmes ? Jean-Louis Auduc n’hésite pas à écrire (de manière provocatrice ?) « les garçons sont devenus, en quelques années, le deuxième sexe de l’école et occupent sans conteste la place la plus défavorable au sein du système éducatif, place caractérisée par l’échec scolaire et la sous-qualification massive. »
Il existe bien des pratiques qui de fait favorisent les filles. Celles-ci se sentent bien plus à l’aise à l’école, qui d’ailleurs leur a transmis d’une certaine façon (et c’est tant mieux) « le gout de l’insoumission à l’égard des rôles dans lesquels la société les cantonnait » ; elles acquièrent ainsi une autonomie grandissante, alors même que les garçons d’origine populaire s’enferment dans des stéréotypes masculins qui les desservent socialement. Jean-Louis Auduc note que de mauvaises copies sont notées plus sévèrement lorsqu’on sait qu’elles sont l’œuvre de garçons (mais on aimerait que les références des études soient mentionnées, car il est gênant de ne pouvoir s’y référer).
Comment agir dès lors ? Diverses pistes sont suggérées par l’auteur, qu’on retrouvera en partie dans l’entretien qu’il nous a accordé. Il y a en tout cas matière à débat avec ce livre qui ouvre des perspectives pour la formation et renouvèle une thématique qu’il faut adapter à notre temps afin que les « Allez les filles ! » de Baudelot et Establet ne se traduise pas trop par « tant pis pour vous, les garçons ! »

Jean-Michel Zakhartchouk


Questions à Jean-Louis Auduc

Comment vous est venue l’idée d’écrire cet ouvrage ? Comment est née votre réflexion ?

Deux éléments expliquent l’approche de cet ouvrage : travaillant sur l’échec scolaire et les structures qui peuvent être qualifiées de relégation pour des élèves en difficulté, je me suis aperçu que celles-ci étaient essentiellement constituées de garçons, ce qu’aucun ouvrage n’évoquait. Le développement des comportements violents des garçons m’a également interrogé et amené à étudier de plus près la question.

Comment avez-vous rassemblé la documentation, avec toutes ces données iconoclastes ? Le choix d’un livre grand public a pour contrepartie l’absence de références précises, comment retrouver celles-ci ?

J’ai réalisé un travail de dépouillement des statistiques nationales par genre, notamment à partir des Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche (éditions 2008 et 2009), L’État de l’École n° 18, octobre 2008, et bien entendu le document édité depuis deux ans par le ministère de l’Éducation nationale Filles et garçons à l’École, sur le chemin de l’égalité.
Les documents, les statistiques existaient, mais comme me l’a écrit l’équipe de psychologie et psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du Centre Hospitalier Sainte-Anne à Paris « personne ne voulait les écouter ». Cette équipe animée par Marie Kugler et Claire Meljac m’a envoyé un document édité en 2000 (Éditions scientifiques et médicales Elsevier) Les échecs en lecture respectent-ils la parité ? où elles étudiaient des enfants hors du livre : 43 garçons, 1 fille (!) et elles écrivaient : « Dans les ouvrages de psychologie cognitive, les auteurs ne font que très rarement (sinon jamais) allusion aux caractéristiques sexuées des échantillons observés. »
Je pense que le tabou des statistiques sexuées défavorables aux garçons est en train de tomber en France, comme en fait preuve le rapport annuel 2009 de l’observatoire national des ZUS (Onzus) rendu public le 30 novembre 2009 : « Les jeunes figurent parmi les premières victimes, notamment les garçons. En 2008, le taux de chômage des hommes de 15 à 24 ans originaires de ZUS a explosé, atteignant 41,7 %. Un mouvement à l’inverse de celui des femmes du même âge pour lesquelles les employeurs ont moins de réticence : leur taux de chômage a diminué passant en dessous de la barre des 30 %. Des élus comme des sociologues s’interrogent désormais ouvertement sur “l’effet repoussoir” des jeunes hommes de banlieue... »

Pouvez-vous résumer vos propositions d’action pour « sauver les garçons » ? Et votre position sur les moments éventuels de non-mixité ?

Connaitre les caractéristiques de ceux qui sont en échec scolaire m’apparait indispensable pour mieux le traiter. Je souhaite donc pour une vraie prise de conscience que chaque établissement mette en place des statistiques par genre sur le décrochage, les échecs. Pendant trente ans, on a vécu avec l’idée que la mixité réglait en soi les problèmes d’égalité. Il faut en revenir à l’épreuve des faits. Il ne suffit pas de mettre des garçons et des filles ensemble pour que règnent l’harmonie et l’égalité entre filles et garçons.
Comme les statistiques le montrent bien, il n’y a quasiment plus de mixité, dans les dispositifs, les classes, les filières destinés aux élèves en difficulté. Permettre quelques moments séparés qui permettent pour tous de gérer un vivre ensemble dans de mêmes structures tout au long du cursus me semble plus porteur que de laisser se constituer des dispositifs pour ceux qui sont en échec quasiment exclusivement masculins.
Quelques moments séparés peuvent ainsi jouer un rôle de prévention. Je pense notamment au moment de l’apprentissage de la lecture où il m’apparait possible de travailler spécifiquement quelques heures avec les garçons sur le vocabulaire, les modalités de compréhension à l’œuvre dans l’action de lecture, pour leur assurer un apprentissage dans de meilleures conditions avec l’ensemble de la classe. Il s’agit en quelque sorte de construire pour des garçons qu’on sait très en retard sur les filles sur les compétences nécessaires au niveau de la lecture ou de l’écriture, des programmes personnalisés de réussite éducative où ils pourraient sans crainte du regard des filles travailler spécifiquement quelques heures par semaine sur ces questions afin de mieux rattraper le niveau exigible par la nation pour tous les élèves.
Mettre en place à priori ces dispositifs éviterait l’hypocrisie de parler de mixité en général, alors que les deux heures d’aide personnalisée concernent dans le rapport de l’Inspection générale de 2009 très majoritairement des garçons.
Je pense également qu’il faut aussi s’interroger sur des moments séparés au moment de l’orientation en fin de collège. La classe de 4e de collège, notamment, est la classe où la différence de maturité entre filles et garçons apparait le plus souvent comme la plus importante. Avoir des moments de travail séparés sur l’orientation permettrait de mieux combattre les stéréotypes existants en montrant aux filles qu’elles peuvent prétendre à tous les métiers et aux garçons qu’ils peuvent être enseignants, médecins, juges, assistants sociaux, autant de professions où la faiblesse du nombre d’hommes (autour de 15 à 20 % des flux d’entrée dans ces métiers) peut poser problème demain à la société.

N’y a-t-il quand même pas en même temps à ne pas oublier les discriminations contre les filles ? Par exemple, la prise de parole en classe : une étude avait montré que les filles s’exprimaient moins en classe ?

Vous avez raison. Il y a sans doute des comportements différenciés dans la classe filles-garçons. Mais je voudrais signaler qu’il est sorti en France depuis vingt ans des dizaines d’ouvrages concernant notamment l’école maternelle et élémentaire pour aider les petites filles à réussir, leur permettre de mieux comprendre les manuels scolaires. Ce qui est significatif, c’est qu’à ma connaissance, il ne soit pas encore sorti d’ouvrages concernant l’enseignement en maternelle et en élémentaire consacrés à des pédagogies possibles visant à la réussite des garçons.

Votre livre a eu un certain écho médiatique. Mais du côté du ministère, est-on conscient du problème ? Et la nouvelle formation des enseignants ne va-t-elle pas encore plus éloigner de la solution du problème, faute de temps à consacrer à ce thème ?

Je n’ai pas encore de réactions officielles du ministre et de son cabinet. Le seul élément que je peux vous indiquer sur une prise en compte de cette question, c’est l’organisation par le ministère de l’Éducation nationale le 3 février 2010 d’un forum adolescence à Paris où sera abordée la question : Filles garçons : semblables ou différents ? Se construire avec ses différences. C’est le ministre lui-même qui devrait conclure, et j’y interviendrai dans la première des trois tables rondes.
Si cette année encore nous avons dans le cadre de la formation générale des enseignants stagiaires un module intitulé : « Mixités et représentations sexuées : questionner les modes d’être et de faire différenciés des filles et des garçons dans la classe et la difficulté de la gestion du vivre ensemble qui en découle. », je doute que dans le dispositif proposé dans ce qu’on appelle la « masterisation », il y ait encore en formation initiale une place pour ce type d’approche. Ce qui risque de rendre encore plus difficile la gestion des classes pour les enseignants débutants.

Jean-Louis Auduc, directeur-adjoint de l’IUFM de Créteil.