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Recension parue dans le N° 441 de mars 2006

Récits de vie en formation, l’exemple des enseignants

Nicole Bliez-Sullerot, Yannick Mével - L’Harmattan, collection Histoire de vie & formation - 2004


Les référentiels de compétences ont envahi notre espace professionnel à un tel point que le simple fait de prendre en main un ouvrage qui essaie de partir de l’humain, de comprendre comment se construisent la compétence et l’expérience professionnelles constitue une promesse de plaisir. On ne sera pas déçu avec ce livre qui va bien au-delà d’une simple prise en compte du facteur humain et nous initie à l’utilisation du récit de vie en formation d’enseignants. Il le fait par un récit de vie des auteurs, ce qui est cohérent, mais aussi par une construction particulièrement réussie qui part de la rencontre avec le récit de vie professionnelle pour aboutir à une présentation exhaustive et précise des outils utilisés. Les deux auteurs traduisent en textes et en images graphiques les travaux qu’ils ont menés avec d’autres formateurs dont les noms et contributions sont clairement indiqués. (On regrette cependant la présence de nombreuses pages illisibles, comme les bulles de la page 29 dont les pattes de mouche décourageraient Champollion soi-même ; L’Harmattan est un grand éditeur mais il devrait veiller à la lisibilité de ce qu’il édite.)
Quel est le problème ? Une certaine standardisation a fini par imposer le modèle d’un enseignant pédagogue sans souci et didacticien sans papier si bien formé que nulle situation ne saurait le surprendre. Ce rêve d’inspecteur ne résiste pas longtemps à l’épreuve du terrain et, si c’est incidemment que les auteurs en sont venus à proposer une formation par le récit de vie, leurs techniques et considérations n’ont rien à voir avec l’improvisation. Elle s’inscrit dans une histoire de plus de dix ans et dans la mémoire d’un groupe dont on sent combien les travaux sont à la fois réflexifs, pratiques, concrets et théoriques.
Une première lecture attentive suscite quelques interrogations sur le plan adopté car les « éclaircissements » ne viennent qu’à partir de la page 117 soit à la moitié de l’ouvrage. Est-ce à dire que tout ce qui précède n’est que ténèbres et confusion ? Certes non. Mais il est difficile de suivre les six premiers récits car le souci cartésien de la méthode titille l’esprit du lecteur et lui fait souvent abandonner les histoires de Nadège, Christophe ou Mathilde pour des questions portant sur la formation d’autant plus que, rappelons-le, au moins cinq outils et six pratiques viennent nourrir la densité des pages qui nous sont offertes. C’est une autre qualité de cet ouvrage que d’avoir été écrit et revu avec beaucoup de soins par une équipe de formateurs et de chercheurs. Ma réserve portera donc sur ce que j’appellerai le délit d’initiés qui est assez souvent frôlé dans la première partie du livre.
Les différentes méthodes utilisées pour produire du récit de vie professionnelle vont au-delà d’une ambition cathartique, d’une purification par la narration, et la part de l’analyse est clairement affirmée à la page 121, par exemple : « Le récit de vie professionnelle est une modalité de formation à la pratique réflexive [...] une démarche de formation centrée sur l’analyse de l’action professionnelle. » Très complémentaires d’autres outils ou dispositifs qui isolent une situation pour la saturer par l’analyse, leurs techniques travaillent sur la durée ou sur la périodisation ; elles s’attachent avec un courage certain à l’expression écrite dans un premier temps pour libérer ensuite la parole dans de petits groupes de trois à six personnes avec la présence d’un ou deux formateurs dont on devine la forte implication et la vigilance éthique renforcée par des moments de supervision collective (d’analyse de leurs pratiques d’analyse). La maturité du propos renvoie à une longue expérience et à une formation de ce groupe par ses lectures (Pineau, Dominicé, Cifali et Blanchard-Laville...)
Un tel ouvrage confirme l’évolution de la formation vers un renouveau de considération de l’humain dans les métiers de l’humain et plus précisément encore de la personne de l’enseignant dont les souvenirs et le rapport à l’école ne sont jamais d’une évidence à toute épreuve : Jacques Derrida ne pouvait franchir le seuil d’un établissement scolaire sans en être affecté physiquement et Nadège a vécu son échec au baccalauréat comme un révélateur de sa nullité. Mais le récit apporte aussi, pour elle, des éléments de reconstruction personnelle quand elle se forme pour enseigner dans l’adaptation et l’intégration scolaire.
Même si de nombreux indices sont fournis par les formateurs et leur public d’un effet formation, c’est sans doute dans le domaine de l’évaluation des effets de ce type d’action que les efforts vont devoir porter car c’est à ce prix que les récits de vie professionnelle, et plus largement encore les dispositifs d’analyse de pratiques, atteindront une plus grande crédibilité auprès des décideurs ou des acteurs tout simplement. Nous espérons donc de futures productions qui permettront de faire reposer les formations recourant à la réflexion sur l’action « sur des principes et des concepts propres, autres que ceux de la thérapie » (p. 158). Nous ne sommes pas malades pas plus que nos élèves ne le sont (si c’est le cas, les thérapeutes peuvent et doivent intervenir). Mais la formation à l’action des personnes passe par la prise en compte personnelle et collective des raisons biographiques qui ne la rendent pas aussi évidente à conduire que les instructions officielles le donnent à penser.

Richard Étienne