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N° 524 - Le pari du collectif

Quand « faire ensemble » se décline à tous les niveaux

Mélanie Batilliot, Hugo Breheret, Mathilde Saby

A trois voix, des membres de l’équipe éducative (MEE) du Lycée expérimental de Saint-Nazaire rappellent les bénéfices du « faire ensemble » dans une logique de cogestion.

Venir au Lycée Expérimental, c’est un choix. Aucun de nous n’arrive là par hasard ou par obligation. Mais que vient-on chercher au Lycée Expérimental ? Une alternative pour penser et vivre l’école autrement. Autrement ? Ce lycée a débuté avec « des enseignants [qui] se sont groupés pour passer d’une culture de soumission ou d’opposition à une culture de proposition. » André Daniel, co-fondateur du Lycée Expérimental. Une culture de l’échange donc où le faire ensemble occupe une place primordiale.

S’il y a travail en équipe dès lors que des personnes motivées par un objectif commun se réunissent pour l’atteindre en coopérant, alors le travail en équipe au Lycée Expérimental est omniprésent et dépasse la seule équipe éducative.

Les équipes sont multiples, elles se font et se défont au cours de la journée selon les différents temps : en atelier, en groupe ECCO (Evaluation-Confrontation-Coopération-Ouverture), en réunion d’équipe éducative (REE), en gestion enfin, quand un groupe composé d’élèves et de MEE prend en charge pour deux semaines la gestion du lycée (secrétariat, cuisine, documentation, ménage…).

Venir au Lycée Expérimental, c’est donc faire le choix du collectif, de sa force mais également de ses contraintes. C’est accepter, pour le MEE de renoncer au rapport hiérarchique avec les élèves sans pour autant renier la différence d’expérience et d’expertise. C’est aussi s’engager à fonctionner en équipe avec ses pairs. C’est apprendre, pour les élèves, à se saisir du pouvoir qu’on leur propose et à l’utiliser. C’est donc pour tous se lancer dans l’aventure du faire ensemble.

Ensemble, c’est plus démocratique

Au Lycée Expérimental, le « projet politique » est étroitement lié à la pédagogie développée. La cogestion, centrale au lycée, est une découverte pour la plupart des nouveaux. Un temps d’adaptation est souvent nécessaire pour la comprendre et expérimenter l’intérêt du travail collectif. Si l’on peut parler de travail en équipe entre élèves et adultes au Lycée Expérimental, c’est en premier lieu parce que le projet d’établissement stipule l’égalité des droits entre tous les membres du lycée. Une des conséquences est que tout le monde s’appelle par son prénom et se tutoie.

Ce contexte inhabituel demande de réviser sa représentation du rôle de chacun au sein du collectif. La prise de décisions n’est pas réservée aux adultes. Elle se fait à plusieurs niveaux par tous. Le conseil d’établissement, l’instance décisionnelle, composé de deux MEE et six élèves, change à chaque période. La gestion de l’établissement est assurée par une équipe de trois MEE et 20-25 élèves. Elle décide de sa propre organisation et change toutes les deux semaines. Quant aux ateliers et projets, ils sont co-construits, depuis l’intitulé jusqu’au déroulement en passant par les objectifs fixés et méthodes employées.

Ainsi, le rapport formateur/formé est vécu bien différemment de ce que l’on connaît communément, jusqu’au point d’être parfois inversé. Le « prof » est amené à sortir de sa salle de classe et de sa spécialité, et l’élève de sa seule posture d’apprenant.

Cette organisation très démocratique n’enferme personne dans un rôle unique et amène la collectivité à travailler coude-à-coude. Une fois en confiance, les membres du lycée qui ont compris les « ficelles » de la cogestion n’hésitent pas à exercer pleinement leur citoyenneté. Certains interpelleront le CE pour qu’il revoie ses décisions : un séjour à Berlin, d’abord refusé, aura finalement lieu suite à un courrier d’élèves qui a relancé les débats. D’autres remettront purement et simplement l’institution en question, invoquant ses limites ou en critiquant le fonctionnement afin de le faire évoluer.

Ensemble, c’est plus riche

Le croisement des disciplines est pratique courante et le champ des savoirs extrêmement diversifié. Une richesse encore accrue par un travail en duo quasi-permanent qui aide à la construction des activités et permet plus de souplesse dans les dispositifs à inventer. Le libre choix d’activité d’une part et la construction de groupes hétérogènes fixes à l’année d’autre part (les groupes de base) assurent une multiplicité de rencontres et donc une multiplicité de possibles. Le brassage de personnes aux âges, aux objectifs et aux centres d’intérêt différents est l’occasion d’un échange d’expérience, d’un point de vue décalé, d’une reformulation mieux comprise ou plus juste. Il participe aussi à la reconstruction du rapport enseignant/élève et plus largement adulte/jeune.

La diversité des parcours de chacun, élèves et adultes, rend la rencontre particulièrement riche. Ici, les valises qui se remplissent tout au long de notre chemin personnel dans et hors nos murs, avant et pendant notre temps au Lycée Expérimental, ne se posent pas devant la porte d’entrée. Elles rentrent et permettent à tous les membres du lycée d’être tantôt porteur, tantôt receveur, tout le temps apprenant. Une élève passionnée de photo partagera ses compétences et permettra à des novices, adultes compris compris, de s’initier au tirage argentique. Un MEE de mathématiques, lecteur assidu, animera un atelier de préparation à une table ronde des écrivains. Le statut de chacun ne se résume pas à son diplôme ou à son niveau d’inscription. Cela permet à tous les MEE de sortir de leur seul champ disciplinaire, aux élèves de pouvoir être porteur d’un savoir à partager, à tous de faire vivre ou de découvrir ce qui les anime.

C’est donc forts de nos expériences individuelles que nous construisons les savoirs par des rencontres collectives multiples et variées.

Ensemble, c’est plus constructif

Travailler en équipe permet paradoxalement de souligner l’importance de chaque individu. Ce dernier n’est pas noyé dans le collectif car il peut y prendre sa place particulière. Quand on travaille ensemble, un seul membre vous manque et tout est déstabilisé… La question des absences est souvent posée au sein du Lycée Expérimental. Les élèves ne sont pas sanctionnés quand ils ne sont pas là, ce qui ne veut pas dire pour autant que leur absence est ignorée ou cautionnée. Lorsqu’un élève n’est pas là en début de matinée, il est contacté par un membre de l’atelier, élève ou enseignant, qui va aux nouvelles. Si l’absence se prolonge, les membres du groupe ECCO s’en inquiètent et appellent l’élève ou lui écrivent. Il est intéressant de noter la diversité des raisons des absences ou des retards : problème de sommeil, mauvaise organisation, manque de motivation, peur de sortir de chez soi mais également choix de travailler en autonomie, de se réunir avec d’autres pour réviser ou avancer le travail du TPE… C’est pourquoi chaque absence donne lieu à une discussion et à des propositions de solutions différentes.

Notre but est que les jeunes viennent au lycée non pas parce qu’ils sont contraints ou menacés par l’institution mais parce qu’ils ont compris l’importance d’être là – la richesse qu’ils représentent pour le groupe et la responsabilité qu’ils ont les uns envers les autres. A cet égard, les semaines de gestion sont particulièrement formatrices : être absent quand on est dans l’équipe cuisine, c’est mettre en péril le repas . Les matins où le café ne peut être servi parce que les membres de l’équipe « Casbah » (cafétéria du lycée) ne sont pas là nous renvoient tous à cette réflexion sur l’engagement individuel au sein du collectif.

L’apprentissage de la liberté n’est pas aisé. C’est grâce à la parole et aux liens d’interdépendance qui se créent au sein du lycée, aussi bien dans les temps pédagogiques qu’institutionnels, qu’il peut se faire. Le processus mis en place au Lycée Expérimental a pour but de permettre au jeune de se construire en comprenant les contraintes et en les intériorisant par l’expérience plutôt qu’en les subissant. Il développe ainsi sa propre structure interne et chemine vers l’autonomie.

Ensemble, c’est plus de temps

Au Lycée Expérimental, on permet que chacun avance à son rythme. On a le droit de rebrousser chemin, de faire des pauses ; il arrive aussi que l’on use de tours et de détours. « Perdre du temps » pour « prendre le temps » est un paramètre inhérent au projet. Quand on arrive au lycée, on entame un processus de déconstruction : on remet en cause le rapport aux savoirs et à l’école. Il faut du temps pour savoir où on est quand on n’a pas de notes et pouvoir se situer sans se sous-estimer. Il faut du temps pour accepter le regard bienveillant de l’autre. Car nous ne sommes pas seuls à cheminer. Les autres sont là aussi, à divers endroits du parcours, et sont autant de repères. Le MEE n’est plus le seul référent du rapport aux savoirs et de l’évaluation : dans différents moments de travail collectif (ECCO, groupe de base, ateliers…), chacun y participe en partageant ses questions, ses expériences, ses conseils et en apportant un regard extérieur, qu’il soit expert ou non. C’est par le collectif, adultes et jeunes confondus, que nous vivons une autre forme d’évaluation.

Mais tout cela prend du temps et demande de la confiance. Temps individuel et collectif, confiance en soi et dans le groupe. Charge aux différents groupes de n’abandonner personne et d’accompagner les doutes et les questions. 

Jamais seul ?

Plus nombreux qu’on ne les imagine, les moments où l’on peut se sentir seul au lycée se situent aux limites du travail en équipe. Qui ne s’est jamais senti « seul » en réunion ou lors des collèges, avec l’impression de ne rien avoir à dire ou la peur de s’exprimer ? Malgré les précautions prises, l’expérience et la connaissance des dossiers des uns, le talent et l’aisance oratoire des autres, peuvent constituer autant de freins pour les nouveaux ou les timides.

Quant aux enseignants, ils sont pour la plupart seuls dans leur matière. Malgré un travail par pôles (sciences, lettres/langues, sciences humaines et sociales) le travail en équipe ne permet pas toujours de retrouver la spécificité des discussions qui peuvent exister entre collègues d’une même discipline. Cependant, participer à des formations du PAF, intervenir dans des colloques ou échanger avec les visiteurs qu’accueille régulièrement le lycée (enseignants, éducateurs, etc.) permettent au MEE de rester en lien avec ce qui se fait à l’extérieur.

Si plusieurs lycées expérimentaux existent, tous sont extrêmement différents et celui de Saint-Nazaire est seul en son genre. De son projet original, qui repose sur la cogestion, découle un « langage » et une temporalité qui lui sont propres et qui ne facilitent pas sa communication avec l’extérieur. Et encore moins son dialogue avec l’institution (lycée d’appui, Rectorat, Ministère).

Prôner le travail ensemble et le partage de la responsabilité grâce à l’abolition des rapports hiérarchiques est souvent en décalage avec ce que les jeunes vivent en dehors du lycée. Dans une époque où il est absolument nécessaire de pouvoir pointer du doigt un seul et unique coupable dans les mauvais moments, comment défendre un projet comme le nôtre qui aurait besoin pour continuer à exister sereinement de la reconnaissance légale de la responsabilité collective ?

Mélanie Batilliot, Hugo Breheret, Mathilde Saby, membres de l’équipe éducative du Lycée expérimental de Saint Nazaire

Sur la librairie

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Le pari du collectif
C’est une évidence, nous travaillons tous en équipe : dans l’établissement, autour d’une classe, pour un projet, sur un cas particulier d’élève… Hors du collectif, point de salut ! Est-ce si sûr ?


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