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N° 530 - Former les futurs citoyens

Pour une formation politique en SES

Jean-Yves Mas

Argumentaire pour une formation à la vie politique, intégrée dans les sciences économiques et sociales, qui encourage la participation et l’engagement des élèves et sensibilise ces futurs citoyens à l’esprit critique. Les SES pour aider à mieux comprendre le monde.

Les textes concernant l’enseignement des SES (sciences économiques et sociales) affirment tous que la formation du citoyen est une des finalités principales de cette discipline. Mais à quelle conception de la citoyenneté se réfèrent-ils ? Selon la réponse, le sens et les enjeux de cet enseignement ne sont pas du tout les mêmes.

Les sociétés démocratiques se retrouvent confrontées à un dilemme : comment encourager le civisme des futurs citoyens sans promouvoir une définition trop normative de la citoyenneté ? Comment promouvoir le civisme sans tomber dans l’apologie du bon citoyen, puisque former de bons citoyens suppose qu’il puisse en exister de mauvais [1] ?

Le projet fondateur de l’enseignement des SES apportait des éléments de réponse à ce dilemme. Ses rédacteurs avaient bien pour objectif de créer un enseignement de sciences sociales, qui, sans reproduire les travers moraux de l’enseignement moral et civique de l’école républicaine, devait contribuer à la formation de citoyens actifs et engagés. Ambition que l’on ne retrouve plus dans la réforme de 2010, dont les objectifs en termes de formation du citoyen renvoient à une conception minimale de la citoyenneté.

Formation et information du citoyen

Dans cette conception, le citoyen est avant tout un électeur. Il doit être capable de choisir ses représentants en fonction de ses intérêts particuliers ou de ses convictions et voter en connaissance de cause. Une formation civique, même minimale, est donc nécessaire, afin de lui permettre d’identifier les enjeux des différents scrutins électoraux et de différencier les options de l’offre politique devant laquelle il va être placé. Cette formation passe par une exposition du fonctionnement des différentes institutions politiques (différents régimes politiques, les différents modes de scrutins, etc.), des principaux mécanismes économiques (le marché, la monnaie, la production, etc.) avec leurs corolaires (emploi, phénomènes d’inégalités sociales, etc.) et des principales institutions sociales (la famille, l’école, etc.). Conformément aux écrits de Condorcet, la formation du citoyen passe avant tout par sa formation intellectuelle ; dans une société démocratique, instruction et citoyenneté vont donc de pair, comme le rappelle le préambule des nouveaux programmes ; les électeurs ont besoin d’être formés et informés pour pouvoir choisir leurs représentants de façon éclairée.

L’enseignement, dans cette perspective, doit être le plus neutre et le plus objectif possible. Il s’agit, en quelque sorte, de former l’électeur comme on forme le consommateur et c’est à cette conception de la citoyenneté, il me semble, que correspond l’esprit des nouveaux programmes de SES depuis la réforme de 2010. Les controverses idéologiques y sont réduites le plus souvent à des problèmes scientifiques ou techniques. Et si l’objectif de participation citoyenne au débat public est réaffirmé, il reste conditionné à la compréhension rationnelle du monde, mais rien n’est prévu pour stimuler le désir de participation des élèves.

Démocratie et éthique de la discussion

Or, pour qu’une démocratie fonctionne, il faut aussi que les citoyens soient non seulement conscients des enjeux de la participation électorale, mais qu’ils aient aussi envie de délibérer et qu’ils aient été initiés aux principes du débat démocratique : qu’ils sachent exprimer correctement leurs opinions, soient capables d’écouter celles des autres et acceptent, le cas échéant, que le point de vue de l’autre l’emporte. Les méthodes actives, qui favorisent les débats en classe, les exposés, les cours dialogués, les sujets discussion, et apprennent aux élèves à argumenter et à comparer des points de vue opposés sur un sujet, ont bien pour objet d’apprendre aux élèves à délibérer et à accepter le point de vue de l’autre, conformément à l’éthique de la discussion chère aux partisans de la démocratie délibérative [2].

Mais l’esprit des SES propre au projet fondateur est aussi porteur d’une conception plus forte de la citoyenneté qui vise à encourager la participation et l’engagement des citoyens dans la sphère publique ; un engagement qui peut être militant et politique, mais aussi associatif, caritatif ou humanitaire. Ainsi, inciter les élèves à faire des projets, des exposés ou des dossiers, de même que stimuler leur intervention et leur activité en cours, c’est aussi favoriser la diffusion d’une certaine éthique de la participation, conforme au projet démocratique. Assister à un cours, dans cet esprit, ce n’est pas écouter de façon passive le discours de l’enseignant afin de le reproduire tel quel au prochain contrôle (même si cette écoute est évidemment indispensable), c’est aussi participer et intervenir pour poser des questions, émettre des réflexions, voire critiquer de façon constructive le discours du maitre, c’est donc se montrer actif dans ses apprentissages comme, plus tard, dans sa vie citoyenne. Les revues de presse, souvent encouragées par les anciens programmes, s’intègrent dans ce projet, car se tenir informé et suivre l’actualité fait aussi partie des devoirs du citoyen.

En cherchant à sensibiliser les futurs citoyens aux problématiques économiques, sociales et politiques des sociétés contemporaines, l’objectif actuel des SES est bien de les aider à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, mais le projet fondateur, en les incitant de surcroit à s’informer pour délibérer et participer activement à la vie démocratique de leur pays, avait aussi pour finalité leur socialisation politique. C’est cette dimension politique que j’ai choisi de privilégier ici, car elle me semble être un enjeu majeur.

La paideia démocratique et l’esprit critique

Si l’enseignement des SES semble en effet pleinement en adéquation avec le projet républicain de formation du citoyen, il me semble qu’évoquer « le questionnement critique du réel social  », comme le faisait le préambule des programmes avant la réforme de 2010, va plus loin ; il s’agit non seulement de promouvoir le civisme et la participation politique, mais aussi de leur donner un sens particulier dans un cadre démocratique (car les régimes autoritaires ou totalitaires savent eux aussi former des citoyens à leur manière).

Comme le rappelle Cornélius ­Castoriadis, le fonctionnement des institutions démocratiques repose sur l’engagement de citoyens prêts à les faire vivre. Il nécessite donc une véritable paideia [3] sans laquelle il ne peut y avoir de société démocratique [4]. La diffusion de cette paideia démocratique et la formation de l’esprit critique s’avèrent d’autant plus nécessaires que faire aimer la démocratie à de futurs citoyens, dans le contexte actuel, marqué par une crise politique, économique et éthique des sociétés démocratiques, se révèle une mission délicate. La pauvreté des débats politiques, la multiplication des discours démagogiques, et l’incapacité des différents gouvernements à faire face au développement des inégalités et de l’exclusion fragilisent et décrédibilisent les discours visant à défendre le projet démocratique. Difficile de lutter contre la dépolitisation des sociétés contemporaines, lorsqu’elle est encouragée à la fois par l’idéologie néolibérale, qui prône la compétition de tous contre tous, et par le développement du communautarisme. Celui-ci propose des réponses à la montée de l’anomie et au déficit éthique des sociétés modernes, mais dépolitise les relations sociales, en substituant des facteurs uniquement culturels aux facteurs économiques et sociaux comme causes majeures de la domination dont sont victimes certains groupes sociaux. Ce qui ne signifie pas que la domination n’a pas de dimension culturelle dans les sociétés contemporaines, mais un des risques du communautarisme est de surestimer la dimension culturelle de la domination et d’en minimiser les autres dimensions (économiques, sociales, politiques, etc.).

Voilà pourquoi cette formation démocratique, pour être crédible, ne doit ressembler ni à un quelconque catéchisme républicain, ni faire l’apologie des démocraties libérales. Elle doit reposer sur une praxis pédagogique qui se donne comme fin la formation de l’esprit critique. Elle doit proposer une analyse réflexive des sociétés démocratiques, non pour encourager le fatalisme et la résignation, mais, à l’inverse, pour favoriser la participation et l’engagement. En cela, conformément au projet des sciences sociales, elle repose sur la mise en question des principales institutions sociales et cherche à confronter la réalité des sociétés contemporaines aux valeurs auxquelles elles se réfèrent. Il s’agit de rappeler que dans les sociétés démocratiques, les principales institutions sociales sont le produit de la volonté des hommes, et de montrer qu’une grande part de ce que l’on croit être naturel dans les relations humaines est souvent d’origine culturelle, et donc, quelque part, artificiel et arbitraire. Ces institutions ne sont donc pas immuables, elles peuvent, via la participation et l’engagement des citoyens, évoluer vers plus d’égalité et de solidarité.

Donner aux futurs citoyens le désir et la faculté de participer à la vie politique des sociétés démocratiques pour qu’elles soient toujours plus conformes à leurs valeurs, ainsi pourrait être résumé l’esprit des SES, conformément à la finalité que Pierre Bourdieu attribuait à cet enseignement, lorsqu’il affirmait [5] qu’il devait être au cœur d’un «  nouveau civisme  », et c’est dans cette optique qu’il doit, il me semble, être réformé. Ce qui ne veut évidemment pas dire que les SES sont la seule discipline qui participe à la formation des citoyens.

Jean-Yves Mas
Professeur de SES


[1Comme le chante Serge Reggiani «  je n’étais pas très bon élève, et je suis mauvais citoyen…  » (1975).

[2Pour une application pédagogique de l’éthique de la discussion, voir Claudine Leleux, «  L’éthique de la discussion chez Habermas  » : https://miniurl.be/r-14od

[3Paideia, mot grec signifiant à la fois éducation, enseignement, transmission d’une culture.

[4Cornelius Castoriadis, https://miniurl.be/r-14oe

[5Stage organisé par l’Apses (Association des professeurs de sciences économiques et sociales), en 1997, voir la revue Idées (CNDP), n° 129, octobre 2002.

Sur la librairie

 

Former les futurs citoyens
Mise en place du nouveau socle commun, de l’enseignement moral et civique : l’éducation à la citoyenneté, thème souvent abordé par les Cahiers pédagogiques, revient au cœur des préoccupations. De quelle éducation à la citoyenneté parle-t-on ? Comment ne plus la confondre avec une éducation au civisme et à la civilité ?


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