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Pédagogie. Des lieux communs aux concepts clés

Philippe Meirieu, ESF éditeur, 2013, 179 p.

4 avril 2014

Ceux qui sont déjà familiers des ouvrages de Meirieu retrouveront dans ce livre dense et concis une bonne synthèse de ce à quoi tient l’auteur. Ceux qui ne le connaissent pas encore et entrent dans le métier y découvriront des repères historiques et théoriques permettant de mieux comprendre comment les pédagogues du passé ont résolu les contradictions de leur époque et de découvrir comment leur pensée irrigue encore les pratiques innovantes d’aujourd’hui. En même temps, l’auteur remet en cause un certain nombre d’allant de soi d’une vulgate paresseuse : une façon de rappeler aux enseignants qu’ils n’ont pas à déserter la dimension intellectuelle de leur métier.


« Pour l’immense majorité des enseignants en formation et en activité aujourd’hui, la pédagogie est un continent absolument inconnu, dont ils ne soupçonnent ni l’existence, ni la richesse » nous dit Philippe Meirieu. Pour lutter contre cette situation l’auteur s’attache avec constance depuis L’école mode d’emploi paru en 1985 jusqu’à ce dernier ouvrage, près de 30 ans plus tard, à tenter de mettre la pédagogie au centre des préoccupations des enseignants. Un souhait qu’on voudrait partager au moment où se mettent en place les ESPé … avec la crainte toutefois que ce ne soit pas la préoccupation majeure de bon nombre de ceux qui interviennent en formation dans ce cadre.

Là où , en 1985, les tribulations du Gianni de L’école mode d’emploi nous conduisaient chez Freinet, Piaget, Neill, Rogers … l’ouvrage de 2013, tout en faisant une large place aux grands pédagogues (Claparède, Freinet, Ferrière, Korczak, Makarenko, Pestalozzi ) aborde la question de la pédagogie en ayant l’ambition de questionner une série de « lieux communs pédagogiques » et les approximations conceptuelles qui vont avec et concourent à un « fatras idéologique » qui sert bien mal la pédagogie et se retourne contre ceux qui voudraient la promouvoir. Pour Meirieu donc « le pédagogue doit s’astreindre à mettre ces lieux communs à l’épreuve du concept » et « passer au crible d’une rigueur informée les évidences partagées » : ce qu’il fait en développant en cinq chapitres les lieux communs autour desquels se cristallisent les malentendus les plus tenaces et les polémiques les plus stériles : les méthodes actives, la motivation, l’individualisation, le respect de l’enfant, l’éducation à la liberté. Pour chacun, l’auteur s’attache à retracer la genèse, les fondements théoriques, les confusions d’interprétation, une clarification conceptuelle. Revenir aux sources permet d’introduire le lecteur à la découverte des pionniers de la pédagogie et de leur pensée et à discerner en quoi leurs intuitions peuvent encore nourrir les pratiques d’aujourd’hui. Chaque chapitre se termine par un court encadré qui synthétise l’état de la question avec le sens de la formule et la concision dont l’auteur est coutumier.

Les « lieux communs » sont abordés avec rigueur, hauteur de vue, culture pédagogique indéniable, dans un langage clair et accessible au plus grand nombre. Meirieu remet en cause un certain nombre d’allant de soi d’une vulgate paresseuse : une façon de rappeler aux enseignants qu’ils n’ont pas à déserter la dimension intellectuelle de leur métier.

L’ouvrage comporte en annexe le texte d’une conférence donnée par l’auteur dans le cadre du GFEN Les richesses et limites du modèle médical en éducation . La mise en perspective de cette annexe avec le reste de l’ouvrage contribue à mettre en relief les idées qu’il cherche à promouvoir. Meirieu s’en prend à une école qui – en externalisant le traitement de la difficulté scolaire « se comporte comme un hôpital qui soignerait les bien-portants et mettrait dehors les malades » Lettre à une maîtresse d’école, par les enfants de Barbiana, Mercure de France, 1968. Il regrette que « la pédagogie de la boulangère » ait été supplantée par la « pédagogie de la ritaline ». Une formulation provocatrice mais efficace pour souligner le désinvestissement généralisé de l’engagement éducatif quotidien. La logique symptôme/remédiation finit par aboutir à la disparition du sujet « et, avec lui, [du] seul travail véritablement éducatif […] : créer les conditions les plus favorables pour qu’un être s’engage dans les apprentissages et trouve en lui la force de grandir ». Travail éducatif qui ne peut s’opérer en dehors de « collectifs instituants » suffisamment solides et de pédagogues suffisamment lucides et informés pour permettre à chaque élève d’accéder au plaisir de penser et au pouvoir d’agir. Cette lucidité est indispensable – selon Meirieu – pour pondérer « l’emballement militant » de ceux pour lesquels le « pathétique du discours » prend parfois le pas sur le « ciselage du concept ».

Ceux qui sont déjà familiers des ouvrages de Meirieu retrouveront dans ce livre dense et concis une bonne synthèse de ce à quoi tient l’auteur. Ceux qui ne le connaissent pas encore et entrent dans le métier y découvriront des repères historiques et théoriques permettant de mieux comprendre comment les pédagogues du passé ont résolu les contradictions de leur époque et de découvrir comment leur pensée irrigue encore les pratiques de ceux qui œuvrent au quotidien pour une école plus juste et plus efficace.

Nicole Priou