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Tribune

Onfray philosophe ?

Michel Develay

2 octobre 2014

Sur les ondes, on a pu entendre un déclaré philosophe regretter la disparition de l’école républicaine qui apprenait «  à lire, à écrire, à compter, à penser, ce qui n’est plus le cas […] parce que c’est une école qui a décidé qu’il était réactionnaire d’apprendre à lire, à compter, etc., et on nous dit, il faut maintenant apprendre à trier ses ordures, il faut apprendre à un éco-citoyen responsable, il faut apprendre la théorie du genre, il faut apprendre la programmation informatique  ».

Quel peut bien être ce philosophe qui assène de telles contre vérités pour ne pas dire de telles incongruités, en tout cas qui avance des affirmations justifiées ni par des études statistiques ni par les finalités de l’école.

On a envie de lui demander d’abord : Monsieur sur quelles observations, et surtout sur quelles statistiques vous fondez-vous, tant il est facile de faire d’une exception une règle, d’un fait une théorie, d’une observation un principe. Est-ce là la démarche d’un philosophe soucieux de vérité ou d’un polémiste ?

On pourrait encore lui objecter qu’on continue à lire, à écrire et à compter et même à penser, en se référant aux programmes en vigueur, aux rapports d’inspection des enseignants et tout simplement ce que l’on peut observer dès lors qu’on entre dans une classe de l’école primaire. Cette personne est-elle entrée récemment à l’école pour en parler avec autant de certitude ?

On pourrait même lui suggérer de s’intéresser à des observateurs de l’école primaire [1] qui montrent qu’alors que dans une classe de CE2 8  heures par semaine devraient être dévolues au français, 5  heures aux mathématiques et 11  heures aux autres disciplines dont la répartition est annuelle [2], le français est enseigné à raison de 9 h 15 par semaine, les mathématiques 5 h 45, un déficit existant alors pour les autres disciplines.

On pourrait aussi, pour reprendre Durkheim qui à la question pourquoi l’école ? répondait : pour former la personne, le citoyen et le travailleur et donc que lire, écrire, compter et penser à partir de questions sociétales telles que le tri des ordures ménagères afin de faire exister un éco-citoyen responsable répond aux finalités de l’école. Quant à la théorie du genre qui serait enseignée à l’école, qu’on en montre la réalité et on le dénoncera. Mais pour l’heure je renverrai l’auteur des propos ci-avant au généticien Axel Kahn : «  Et pourtant, la nature même de l’être humain, c’est d’être à la fois inné et acquis. L’acquis infériorise les femmes depuis des millénaires. Or on peut agir sur l’acquis ! Je ne comprends pas pourquoi ce serait dangereux, sauf pour ceux qui considèrent qu’il faut apprendre aux enfants que les filles sont inférieures aux garçons.  » La «  théorie du genre  » est une terminologie qui appartient, à des auteurs souvent catholiques, qui nient la dimension scientifique des «  études de genre  ». Le terme théorie du genre, né dans les années 90, est porté par des intellectuels proches des milieux religieux comme Tony Anatrella, prêtre catholique et psychanalyste, pour qui la «  théorie du genre  » vise à libérer les individus de la différence sexuelle. Le terme de «  théorie  » est utilisé par eux en opposition à «  étude  ».

Deux contre vérités dans une même envolée : l’école qui n’enseignerait plus le lire-écrire-compter d’une part et qui enseignerait la théorie du genre et le tri des déchets d’autre part. Cela fait beaucoup pour un homme qui se réclame de la philosophie, de la gauche et dont le dernier ouvrage a pour titre à propos de Sade «  la passion de la méchanceté  ».

Etymologiquement, méchanceté provient de m’échoir : tomber par terre, le propos tenu allant contre l’éthique ou la morale. Michel Onfray, philosophe ? Il est possible d’en douter.

Michel Develay
Professeur émérite des Universités


[1Épreuve orale de français d’histoire-géographie et instruction civique et… Par Isabelle Lebrat, Catherine Millecamps, Eric Tisserand, Pascale Bézu-Debs, Marie-Anne Jehl, Elisabeth Kaess, Florence Metz, Foucher 2013.

[2Soit 108  heures pour l’EPS, 54 pour les langues vivantes, 78  heures pour les sciences expérimentales et la technologie, 156 pour la culture humaniste, dont les pratiques artistiques et l’histoire des arts, l’histoire-la géographie et l’éducation civique et morale.