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N° 527 - Neurosciences et pédagogie

Les intelligences multiples au centre de documentation

Marjorie Decriem

L’auteure a utilisé la théorie des intelligences multiples pour construire le centre de documentation dans lequel elle travaille aujourd’hui. Une voie qui , à ses yeux, favorise l’accès aux apprentissage et l’autonomie des élèves.

Dans le roman dystopique de Veronica Roth [1], la société est divisée en 5 factions : Erudits, Altruistes, Audacieux, Sincères, Fraternels. Les individus sont classifiés selon leurs aptitudes et leurs qualités, ce qu’on peut rapprocher de la théorie des intelligences multiples d’Howard Gardner. Certains adolescents vont, bien entendu, se rebeller et attaquer le système de « classement » proposé. Il est clair qu’il ne s’agit pas de cantonner chacun à une seule facette, d’enfermer l’individu dans une case.

Howard Gardner a défini 8 profils d’intelligences dans des travaux présentés dans les années 80, notamment dans Les formes de l’intelligence [2]. Il n’était pas pédagogue mais psychologue, ses travaux basés sur des expériences menées en laboratoire ont connu un certain succès dans les milieux de l’éducation. Chacun posséderait en lui ces 8 formes d’intelligences à des niveaux d’expertise différents [3]. En tenant compte d’un certain nombre de nuances et de précautions, il me semble que la théorie des intelligences multiples peut apporter une autre vision de nos élèves, et notamment dans le cadre d’un Centre de Documentation, en premier lieu pour l’aménager.

Le quatrième lieu

J’ai eu la chance de participer au déménagement du campus secondaire et donc de me retrouver avec un espace de type loft à aménager en centre de ressources. Des études sur les premières bibliothèques publiques bâties sur le modèle des intelligences multiples ont vu le jour aux États-Unis et j’ai bien entendu choisi de m’intéresser à toutes ces innovations pour essayer de faire du Centre de Documentation un lieu où l’élève peut se sentir bien et où je peux en même temps remplir au mieux mes missions pédagogiques. Je me suis également interrogée sur la véritable place du Centre de Documentation dans la vie et l’apprentissage des élèves. Il me semble qu’en intégrant désormais la dimension numérique le Centre de documentation se situe, non plus comme un lieu central, mais comme un lieu intermédiaire, le quatrième lieu après la maison, l’école et la bibliothèque « traditionnelle », qui doit à la fois fournir les informations, mais aussi les outils d’apprentissage.

La pédagogie de l’étonnement

La prise en compte des différentes intelligences (verbolinguistique, spatiale, naturaliste…) peut donc participer, non seulement à la différenciation pédagogique mais également à l’individualisation pédagogique dans un centre de documentation. Il ne s’agit pas bien entendu de mettre en place une analyse psychologique approfondie de chacun des 400 élèves qui le fréquentent, mais d’être en mesure de leur fournir à un moment donné les outils nécessaires pour optimiser leur manière de travailler et stimuler le goût d’apprendre en les surprenant.

Il me semble donc judicieux d’offrir aux élèves la possibilité d’identifier leurs formes d’intelligences de façon informelle, pas par des tests directs, mais à travers une série de reconnaissances, afin de les valoriser et de les motiver.

Serious game à l’œuvre

A travers son livre Tous Intelligents [4] Stéphanie Crescent associe les apprentissages aux actions et aux émotions. Apprendre est un processus mécanique soumis à de nombreux facteurs environnementaux, naturels et culturels. Le fait d’offrir un environnement riche en stimulations est donc une première étape dans le processus de formation de l’enfant. Néanmoins la confiance, l’émulation, le soutien sont également des éléments motivants, notamment pour les élèves en difficulté. L’identification et la mise en valeur des forces de chacun à travers par exemple des modes d’expression privilégiés (dessin, musique, oralité…) est donc d’une importance capitale.

Les jeux de stimulation et d’identification (création d’avatars avec les qualités et les défauts…) peuvent se révéler être de bons outils pour cibler les schémas de comportement.

Pour ma part j’utilise un questionnaire sans prétention scientifique mais de type « test de personnalité » basé sur le roman Divergent en associant chacune des 5 castes ou factions à un type d’intelligence dominante. A partir de là nous engageons la conversation sur la société que cela entraînerait, sur les points d’identification… J’insiste sur le fait que je ne souhaite pas mettre en place un test scientifique mais un outil scolaire qui permet d’engager la discussion et de valoriser les élèves. https://www.playbuzz.com/marjah10/a-quelle-faction-appartiens-tu

Dans la revue Cerveau & Psycho Gervais Sirois propose la mise en place d’outils plus visuels à destination des plus jeunes, comme une étoile qui permettrait d’identifier les comportements à partir des activités faites en classe. Il existe de nombreux dispositifs ludiques pour parler des intelligences multiples (Mallette de jeux http://mallettedepaixdagogie.over-blog.com/).

A partir de ces premières séances, nous travaillons sur la valorisation des particularités de chacun et la façon de les prendre en compte dans les expériences pédagogiques menées au Centre de Documentation.

La diversification des supports

Je suis parfois effrayée de voir certains supports de cours. Si ces documents ne me parlent pas à moi, je ne suis pas sûre qu’ils parleront aux élèves. Bien sûr ils sont commentés en cours mais les possibilités offertes aujourd’hui par le numérique et les pédagogies actives nous permettent de diversifier les approches et de faire en sorte que chaque élève puisse comprendre, mémoriser et obtenir des résultats satisfaisants.

L’Education aux Médias et à l’Information fournit un cadre intéressant pour ces expériences pédagogiques. Les processus de lecture, de recherches, d’analyse et de recul critique sur l’information, qu’elle soit d’ordre fictionnel ou informatif, nécessitent la mobilisation de nombreuses stratégies, notamment au niveau de la résistance cognitive comme l’explique Olivier Houdé dans son ouvrage Apprendre à résister [5]. Au cours de notre formation des automatismes de pensée se mettent en place, une partie de l’apprentissage consiste à inhiber ses premières réactions pour réussir à mettre en place des stratégies adaptées. Le recours aux intelligences multiples peut permettre de faciliter ces actes de résistance en offrant des outils qui interpellent l’élève dans son propre fonctionnement cognitif.

Sur l’exemple de la rédaction d’une bibliographie, je vais présenter des affiches au-dessus des étagères de livres et de l’espace informatique, des exemples numériques sur le site de Centre de Documentation, une capsule vidéo méthodologique à utiliser en autonomie, des fiches de travail à remplir…

Tableau d’exemples d’activités
Forme d’intelligence dite dominante Exemples d’activités
Intelligence verbolinguistique Textes descriptifs et littéraires.
Travail sur les mots clefs, l’étymologie des mots, la dimension esthétique du langage.
Passage par l’écrit.
Intelligence logico-mathématique Tableaux.
Ecriture de modes d’emploi, règles de jeux.
Trace de parcours.
Passage par la schématisation.
Intelligence visuelle Analyse de documents iconographiques (cartes, photos…).
Frise chronologique.
Passage par le dessin.
Intelligence kinesthésique Tour dans l’école, le quartier.
Simulation avec les élèves dans la classe.
Jeux sur les échelles les distances.
Atelier technique, manipulation.
Passage par la mise en espace.
Intelligence musicale Document audio.
Mise en son d’un texte.
Musique, bruitage, signaux sonores.
Passage par le son.
Intelligence interpersonnelle Concours.
Jeux de rôle, débats.
Passage par l’histoire de l’humanité.
Intelligence intra personnelle Activités d’écriture ou de réalisations personnelles et intimes (ma famille, mon témoignage).
Passage par l’histoire personnelle.
Intelligence naturaliste Jeu de mémo, classement.
Légende de cartes, photographies.
Collection.
Passage par l’équilibre, le classement

Méthodologie et restitution

Pour rester pragmatique il est bien évident que la diversification des stratégies d’apprentissages ne peut pas être totale ni systématique. D’après mon expérience deux domaines de compétences s’y prêtent particulièrement bien.

  • Tout ce qui relève de la méthodologie : l’analyse de consignes, de documents est conditionnée par le fonctionnement et les particularités cognitives de chacun.
  • Les restitutions, par exemple dans le cadre de lectures ou d’exposés, peuvent être laissées à la discrétion de l’élève en proposant un nombre de supports limité et en insistant sur les critères de validation de la réalisation.

Donner à chacun la possibilité de valoriser ses points forts aura de toutes les façons un impact positif sur les situations d’apprentissage, mais on ne saurait s’arrêter là. On se doit d’offrir la possibilité de développer les types d’intelligences dites « non dominantes » en diversifiant les activités pour favoriser l’acquisition de compétences notamment en info-documentation.

Proposer des activités challenges

Selon Olivier Houdé ce n’est pas notre profil qui conditionne nos capacités d’apprentissages, c’est notre capacité à nous adapter et à nous « appuyer sur nos points forts ». Le conformisme scolaire est parfois la seule différence entre les « bons élèves » et les « mauvais élèves ». Les élèves qui réussissent le mieux dans un cadre scolaire sont souvent ceux qui sont capables d’adapter leur fonctionnement aux situations proposées par l’enseignant. Or la diversification, la mise en danger, permet non seulement de valoriser des élèves perçus comme peu scolaires, mais aussi de briser les perceptions que les élèves ont d’eux-mêmes, construites au cours de leur parcours scolaire.

Ainsi la mise en place d’activités de jeux de rôle, de théâtralisation (prendre la parole devant les pairs), la responsabilisation au sein de la classe (faire l’appel, être le maitre du jeu dans certaines situations pédagogiques), le passage par l’oral, voire par le dessin, sont parfois des étapes nécessaires pour créer des situations inédites.

Bien entendu la difficulté consistera à trouver le juste équilibre entre la nouveauté (effet de surprise, mise en danger), la répétition pour familiariser les élèves avec ces exercices et en faire de véritables situations d’apprentissages avec le risque de la baisse de la motivation si l’exercice est trop difficile (prise de parole en public) ou trop répétitif.

Des outils transversaux

La particularité de l’Education aux Médias et à l’Information est de s’appréhender comme une trans discipline qui permet d’acquérir des habiletés info-documentaires transversales et utilisables dans différents contextes disciplinaires ou extrascolaires.

Divina Frau-Meigs, directrice du CLEMI, propose de définir l’EMI selon 7 grands axes les 7C : Compréhension, Critique, Créativité, Citoyenneté, Consommation, Communication inter-Culturelle et Conflit (sa résolution). L’acquisition de ces habiletés nécessite la combinaison de projets concrets en lien avec les disciplines et la mise en place de stratégies cognitives pour permettre l’acquisition de « réflexes » info-documentaires. Dans ce cadre les forces intellectuelles de chacun sont mises en œuvre et les zones de confort peuvent être transcendées.

  • Les cartes mentales Le travail en cartes mentales stimule un certain nombre de profils d’intelligences. Le fait de passer par l’image, le codage en discours mental, l’idée de classement, d’organisation spatiale stimulent et peuvent résonner pour un grand nombre d’étudiants.

Même avec les élèves les plus jeunes je ne propose pas de correction, un point sur lequel mes collègues sont frileux. Nous faisons une mise en commun et je demande aux élèves de noter ce qu’ils n’avaient pas mentionné. Certains collègues pensent que les élèves devraient tous avoir le même support d’apprentissage. Mais il me semble que l’appropriation individuelle de représentations personnelles est plus importante que la conformité structurelle à un cours type.

Exemples de cartes sur un même sujet : Les dangers de l’Internet abordés en classe de 6e. On y retrouve les mêmes informations mais sous des formes radicalement différentes

  • Les dessins d’idées Xavier Delengaigne dans son livre Mémoriser sans peine [6] propose un grand nombre d’astuces de mémorisation. Le sketchnoting que je traduis par « dessin d’idées » est également une technique qui peut parler à plusieurs profils d’élèves. Cela se rapproche de la carte mentale mais je le travaille en deux étapes. D’abord on s’attache à dessiner (pas de mots) des éléments qui nous viennent sur un thème puis on en parle lors d’une mise en commun et on ajoute légendes et liens logiques sur le dessin. Ce procédé est très intéressant pour des brainstormings ou des rappels de notions car on identifie ce qui est mémorisé et ce qui reste flou.
  • La prise de notes collectives et les fiches de cours individuelles Pour les étudiants de lycée, dans le cadre notamment du cours de philosophie, nous essayons de mettre en place une méthodologie de prise de notes en proposant des stratégies collectives : un secrétaire est chargé de prendre les notes durant le cours et les communique aux autres élèves de la classe sur un support numérique. Les autres élèves sont ainsi libérés de cette tâche pour écouter et participer.

Le cours fait également l’objet d’un prolongement personnel. Chaque élève a l’occasion de proposer une ressource (article de magazine, site web, news…) autour du sujet abordé, le but étant d’associer les forces de chacun et de proposer un dépassement de ses habitudes intellectuelles dans une perspective d’émulation collective.

Pour conclure, il me semble que les Centres de Documentation, par leur statut de lieu d’inspiration pour des pédagogies actives et par le biais également de l’EMI sont un terrain privilégié pour des expériences cognitives. La théorie des intelligences multiples, par sa diversité et ses nuances, est un des axes qui peuvent enrichir la démarche d’apprentissage. Il est bien évident que chaque élève existe dans sa singularité, son individualité, mais en même temps pourquoi se priver des outils qui peuvent mettre nos élèves sur la voie de l’autonomie, leur apprendre à connaitre leurs potentialités et leurs points faibles pour les amener à « apprendre à apprendre », à avancer sur le chemin de la « divergence » ?

Marjorie Decriem
Professeure en sciences de l’information et de la documentation au Lycée International de Los Angeles


Bibliographie
Véronique Roth, Divergent, Nathan, 2011.
Howard Gardner, Les formes de l’intelligence, Odile Jacob, 1997.
Gervais Sirois, « Quel est votre profil d’intelligence ? », Cerveau&Psycho n° 68, mars - avril 2015, p. 32-39.
Stéphanie Crescent, Tous intelligents ! : aider son enfant à l’école, Odile Jacob, 2014.
Véronique Garas, Claudine Chevalier, « Les intelligences multiples vécues à l’école », Cerveau&Psycho n° 68, mars - avril 2015.
Olivier Houdé, Apprendre à résister, Editions Le Pommier , 2014.
Divina Frau-Meigs, interviewée en juin 2014 par Stéphanie de Vanssay.
Xavier Delengaigne, Mémoriser sans peine, Interéditions, 2012.
Mathieu Vidar, « Intelligences multiples », Emission La tête au carré, France Inter, 11 mars 2015.


[1Véronique Roth, Divergent, Nathan, 2011.

[2Howard Gardner, Les formes de l’intelligence, Odile Jacob, 1997.

[3Gervais Sirois, « Quel est votre profil d’intelligence ? », Cerveau&Psycho n° 68, mars - avril 2015, p. 32-39.

[4Stéphanie Crescent, Tous intelligents ! : aider son enfant à l’école, Odile Jacob, 2014.

[5Olivier Houdé, Apprendre à résister, Editions Le Pommier , 2014.

[6Xavier Delengaigne, Mémoriser sans peine, Interéditions, 2012.

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