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Lecture critique

Le livre de Céline Alvarez est-il plutôt inspirant ou agaçant ?

Stéphanie De Vanssay

18 octobre 2016

Le livre de Céline Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant, que le magazine Livres Hebdo qualifiait de « phénomène » dès début septembre était encore début octobre numéro deux des ventes d’essais en France selon le classement du même magazine. Un succès de librairie incontestable mais qu’apporte-t-il réellement aux enseignants ?


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Commençons par quelques précautions nécessaires. Céline Alvarez et son livre sont un sujet délicat, il y a ses fans d’un côté, ceux qu’elle inspire, qui veulent que l’école maternelle change en profondeur pour des élèves à la fois plus heureux et plus performants. Et puis, il y a ceux qu’elle énerve, qui trouvent que ses soutiens ne sont pas neutres idéologiquement et qui rejettent la communication tapageuse dont elle fait l’objet. Il ne s’agit pas ici de juger Céline Alvarez, ni même son travail, mais de partager un avis personnel sur son livre.

D’entrée le côté « appel à la nature » du titre m’a dérangée, j’espérais que ce ne soit que le titre mais l’idée qu’il existerait des « lois naturelles » pour l’apprentissage des enfants est très présente tout au long du livre. Cela me dérange car on sait bien aujourd’hui, à quel point l’argument « c’est naturel » est dévoyé et instrumentalisé.

La première partie est un condensé des incontournables de la pédagogie et des découvertes en neurosciences, énoncés comme des évidences et pour la plupart non sourcés. On reconnait bien qu’il s’agit des résultats des travaux de Jean-Pierre Astolfi, d’Olivier Houdé et de bien d’autres, mais seuls quelques-uns sont nommément cités. Céline Alvarez insiste notamment sur la plasticité du cerveau, les avantages du multi-âges, la liberté laissée à l’enfant de choisir ses activités, l’importance des manipulations et la précision du langage. Rien de faux ou de mauvais mais rien de vraiment neuf non plus. Un enseignant n’apprend rien de nouveau à cette lecture et si un point l’intéresse, il ne peut pas creuser s’il n’y a pas de source !

La preuve par mails

Les chercheurs dont la venue dans sa classe est évoquée, comme Stanislas Dehaene, n’ont pas contribué au livre, n’ont pas écrit de préface ou autre, et leurs impressions sont mentionnées par le biais de citations d’extraits de mails. On a aussi des mails de parents d’élèves de la classe et de collègues ayant apprécié le site ou une conférence de l’auteure. Céline Alvarez n’est pas elle-même chercheuse, on sent bien son approche réflexive mais elle s’appuie énormément et « prouve » ses résultats en citant ces mails et en racontant des anecdotes de la vie de sa classe. Ces récits sont pour la plupart parlants et touchants, quelques-uns néanmoins posent question quant à une vision très négative du milieu familial défavorisé dont il faudrait « extirper » les enfants.

On a aussi une diatribe anti-écrans et anti-numérique gratuite, qui ne s’appuie sur aucun argument construit. Ces maladresses, facilement pardonnables venant d’une jeune collègue qui manque un peu de recul dans le métier, sont néanmoins très gênantes dans le contexte de ce livre. Par ailleurs il y a de nombreuses envolées lyriques sur l’amour qu’il faut porter aux enfants, leur lumineuse intériorité, qui montrent bien que l’on n’est pas strictement dans le récit objectif d’une expérimentation.

Et concrètement ?

J’ai été très déçue de ne quasiment pas trouver d’éléments concrets concernant l’organisation du travail dans la classe. On sait que les élèves choisissent leurs activités librement, que les interventions des adultes sont individualisées. Les principes sont énoncés, des anecdotes mettant en scène des enfants en classe les illustrent, mais à aucun moment le livre n’explicite le travail de programmation et de préparation nécessaire. Il y a par contre quelques éléments sur l’aménagement de la classe et beaucoup de détails sur le matériel Montessori utilisé, plus de cent pages sont consacrées exclusivement à la description du matériel et la façon de l’utiliser.

En effet, Céline Alvarez a bénéficié de l’attribution de moyens exceptionnels pour acquérir tout le matériel Montessori et pour bénéficier à temps plein de la présence d’une deuxième adulte dans la classe, choisie par ses soins. Cela ne l’empêchera pas de démissionner en se plaignant d’un manque de soutien de l’institution. Elle n’explique pas dans l’ouvrage comment elle a négocié et obtenu ces moyens exceptionnels qui, de fait, rendent non généralisable son expérimentation. Par ailleurs, elle dit clairement dans le livre qu’elle avait prévu dès le départ de quitter l’Éducation nationale rapidement, ce qui n’est pas tout à fait en accord avec ce qu’elle a déclaré à la presse au moment de son départ.

Céline Alvarez fait état de résultats époustouflants, elle parle par exemple d’élèves en retard de langage qui ont pris de l’avance au bout d’un an, qui savent lire et compter de façon performante très tôt, mais cela n’est hélas pas étayé, il faut la croire sur parole. Il est fait référence à des tests effectués par le CNRS de Grenoble mais, à part un court extrait de rapport présent sur son site, on ne trouve nulle part trace de ces tests ni aucune référence précise permettant de prendre connaissance de leur nature, de la méthodologie ni des résultats obtenus.

Des questions sur les failles

Néanmoins, malgré des côtés vraiment « agaçants”, ce livre et la démarche de Céline Alvarez doivent nous questionner, l’ouvrage n’est pas pour rien en tête des ventes ! Si on peut douter de la totale fiabilité des résultats miraculeux annoncés (et de leur persistance dans le temps) on ne peut nier que cette expérimentation semble avoir été très positive. Elle dit des choses sur les failles de notre école maternelle, sur les attentes des familles, sur les formidables capacités des enfants. Elle inspire par ailleurs de nombreux collègues professeurs des écoles qui font évoluer leurs pratiques, notamment grâce au site de l’auteur et à une liste d’échanges où les aspects concrets et pratiques sont bien plus présents que dans le livre.

Attention néanmoins à ne pas croire que la lecture de cet ouvrage suffirait à révolutionner les classes de maternelle, on a manifestement affaire à un formidable « effet maîtresse » plus qu’à une méthode directement applicable et généralisable. Comme diraient nos amis québécois, ce livre peut être considéré comme « inspirant » et c’est déjà ça. En revanche, si vous êtes un enseignant aguerri, il risque de bien plus vous agacer que de vous inspirer !

Stéphanie De Vanssay
Professeure des écoles