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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La relation éducative, ce primordial et implicite ingrédient

Josiane Morel, enseignante formatrice à l’ESPÉ Clermont-Auvergne de Clermont-Ferrand

28 novembre 2013

Josiane Morel, enseignante formatrice à l’ESPÉ Clermont-Auvergne de Clermont-Ferrand, a exploré les textes du XVIIIe siècle sur l’éducation et y a déniché des idées pour notre école d’aujourd’hui. Du lycée professionnel de Saint-Quentin à l’ESPÉ de Clermont- Ferrand, son chemin croise indéfiniment les fruits de l’expérience et les découvertes de la recherche pour mieux cerner la notion clé de la relation éducative. Et ses observations sont une véritable ode à enseigner et apprendre dans la déférence réciproque.


«  Devenir enseignante est un projet depuis que je suis enfant  ». Enseignante, Josiane Morel le sera jeune, à 21 ans. Professeure de lettres et histoire-géographie au lycée Professionnel de Saint-Quentin dans l’Aisne, son goût d’enseigner pressenti devient réalité. Elle partage sa passion des lettres avec ses élèves dans des explorations de textes littéraires qui font écho aux questionnements des adolescents. «  C’est une ouverture d’un domaine qui leur était quasiment inconnu, voire interdit sous prétexte de difficultés présumées  », précise-t-elle.
Elle rencontre alors une véritable curiosité littéraire chez ses élèves. Elle se souvient de la lecture collective de Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras ou de celle de Phèdre de Racine. À chaque fois, le principe d’identification fonctionne avec les personnages. L’écriture quasi-autobiographique de Duras touche les lycéens de la voie professionnelle tout comme l’humanité profonde de Phèdre, la passion amoureuse qui l’anime et contre laquelle elle ne peut lutter. En prenant conscience de ce principe d’identification, les élèves vont plus loin encore, retrouvant des problématiques qui leur sont propres dans les mots des écrivains, un éclairage nouveau pour enrichir leur propre réflexion.


L’ambition littéraire nichée dans ses cours de français en lycée professionnel est remarquée par un inspecteur qui propose alors à Josiane Morel de devenir formatrice et de partager son expérience. Pendant trois ans, elle accueille des enseignants stagiaires et les accompagne dans leur prise en main progressive de la classe. Elle apprécie les dialogues qui se tissent comme elle goûte aux échanges avec ses élèves. En 1999 – et pendant trois années consécutives – elle participe à la rédaction des cahiers d’évaluation pour l’entrée en seconde. Progressivement, son métier s’enrichit d’une fonction de conseil. Chargée d’inspection à mi-temps, elle sillonne l’académie de Clermont-Ferrand pour aller rencontrer ses collègues, forte de son expérience en classe qu’elle poursuit.
«  Cette expérience de terrain me donnait une certaine légitimité  ». Mais le caractère administratif lui semble trop peser sur le travail pédagogique d’inspecteur alors, elle intègre l’IUFM en tant que formatrice.

En parallèle, ou plutôt en complément, Josiane Morel s’investit dans le domaine de la recherche. Elle s’intéresse dans un premier temps au rapport à la lecture des élèves de lycée professionnel dans le cadre des sciences de l’éducation. Des questionnaires écrits envoyés à des lycéens des filières tertiaire et industrielle ressort un souhait d’avoir eux aussi des cours de philosophie. «  C’est un sentiment d’être mis à l’écart et de ne pas être initiés à comprendre le monde  » constate-t-elle. Elle mène ensuite des entretiens avec quelques-uns des répondants pour pousser plus loin ses investigations.
Elle interroge notamment une lycéenne passée de petite à grande lectrice pour comprendre comment ce parcours de lecture lui avait permis d’évoluer. Ses constats rejoignent nombre d’expériences concluantes menées en lycée professionnel mais ne trouvent aujourd’hui aucune traduction concrète dans les programmes. «  C’est par les programmes et l’enseignement que les élèves réussissent à progresser dans leurs approches de lecteurs  ». Sans ambition affichée, les travaux de lecture restent utilitaristes, orientés vers l’obtention d’une bonne note et donc propres à écœurer les curiosités.


Lire pour le plaisir, se délecter des mots, comprendre les blancs qui s’immiscent dans un texte : «  on n’enseigne pas assez le plaisir des mots ni le plaisir des choix des mots  » souligne Josiane Morel. La conviction que ce plaisir se partage et s’apprend, quels que soient les âges, quels que soient les publics, elle l’a puisée dans son expérience d’enseignante et l’a vue s’étayer par ses recherches dans les textes du XVIIIe siècle qui ont trait à l’éducation.
Ces textes ne dissocient pas plaisir et éducation. Charles Rollin, premier philosophe de l’éducation, des sciences de l’éducation, intitula même l’un de ses traités De la Manière d’étudier et d’enseigner les belles lettres par rapport à l’esprit et au cœur.

Cette idée du plaisir, de la présence du cœur comme moteur de l’apprentissage sera reprise par Rousseau. Ce que retient aussi Josiane Morel de son exploration des publications du XVIIIe siècle, c’est une conception de la relation éducative qui répond à nombre de nos interrogations contemporaines. Elle apprécie ce siècle par sa complexité, par le jaillissement d’idées qui a nourri les débats de la sphère intellectuelle. Jusqu’alors et à l’action de Charles Rollin dans son collège de Beauvais, les élèves étaient invariablement victimes de la férule, de sévices physiques symptomatiques des habitudes de violence. L’enseignant était précepteur, payé par les familles et considéré comme un serviteur. Leur défraiement par l’état marquera une avancée pour la reconnaissance de leur rôle dans l’évolution de la société. Stéphanie de Genlis dans Adèle et Théodore expose sous forme épistolaire ses idées sur l’éducation en racontant les échanges entre plusieurs couples de parents. Elle rejoint l’idée des Lumières selon laquelle l’éducation va changer la face du monde.

Toutes les idées développées sur la relation éducative au XVIIIe siècle restent contemporaines et demeurent encore peu traduites dans les faits. Pour Josiane Morel «  le rapport éducatif n’est pas assez travaillé dans les sciences de l’éducation  ». Pourtant, c’est lui qui permettrait de changer en profondeur l’école en privilégiant la dimension horizontale.
«  La légitimité n’est pas fondée sur l’excès d’autorité, c’est ce que l’on est, ce que l’on enseigne qui va l’instaurer  » estime t’-elle. Cette confusion est particulièrement sensible au collège où les métamorphoses physiques et psychologiques des élèves sont peu prises en compte. L’apprentissage est un travail de rapprochement où l’élève doit pouvoir dépasser le maitre et où la notion même de maitre et d’élève s’estompe. Au sein du groupe, la relation est celle d’un duo. Chaque élève est différent et le groupe ne doit pas noyer la relation individuelle. Le rapport éducatif se situe dans le non dit. «  Comment entrer en communication avec son auditoire, comment percevoir ses besoins, comment adapter ce que l’on enseigne à ce que l’on a perçu de cet auditoire ?  ». Peu enseigné, il demeure dans l’implicite et perçu rarement du côté de l’apprenant.

Dans ses cours auprès des futurs professeurs des écoles, Josiane Morel s’attache à appliquer la conception de la relation éducative acquise au lycée professionnel et développé dans ses travaux de thèse. Deux termes viennent traduire son état d’esprit : «  confiance et déférence mutuelle  ». Avec l’une de ses collègues, chercheuse en sciences de l’éducation à Clermont-Ferrand, spécialiste de l’évaluation, elle a mené une évaluation sur la perception qu’avaient ses propres étudiants de son cours. La qualité du rapport éducatif est nettement ressortie. Josiane Morel mise beaucoup sur la mise en pratique pour diffuser une conception humaine de la façon d’enseigner, où le respect et la reconnaissance de l’individu au sein du groupe se rapprochent de la conception des penseurs du XVIIIe siècle. Elle explique aussi l’importance de s’impliquer dans ce que l’on enseigne, d’intéresser l’auditoire par l’intérêt que l’on porte soi même au sujet traité. Humaniser la didactique, avant que les programmes officiels ne s’emparent de l’intention, c’est encore par la transmission, la diffusion qu’elle prendra corps.

Changer la relation éducative, pour Josiane Morel, c’est aussi changer le regard sur les enseignants, un regard pour elle «  désobligeant  ». «  Si je me suis engagée dans une thèse c’est aussi pour aller contre ce regard. Dans les textes du XVIIIe siècle, l’enseignant est reconnu comme une personne impliquée dans l’évolution de la société  ». Le malaise enseignant est aussi une question de regard, une question de relation à l’autre au sein de sa classe et au sein du monde qui l’entoure.

Les propos de Josiane Morel rentrent en résonance avec nombre de témoignages recueillis dans ces colonnes. Vivre mieux son métier, par une légitimité débarrassée des apparats de l’autorité, le souhait partagé, vécu et étudié attend une retranscription dans les textes officiels. Le numérique ne suffira pas à construire une école où chacun se construit en futur citoyen, où la littérature se révèle une clé pour comprendre le monde à la portée de tous. Penser la relation éducative, l’expliciter et la vivre. Nous votons tous pour le programme de Josiane Morel.

Monique Royer

En savoir plus

«  De la Manière d’étudier et d’enseigner les belles lettres par rapport à l’esprit et au cœur  », de Charles Rollin

«  Adèle et Théodore  », de Stéphanie de Genlis

Les articles de Josiane Morel abordant la question de la relation éducative dans certains discours du siècle des Lumières :
http://www.revue-relief.org/index.p...
http://revuesshs.u-bourgogne.fr/lis...