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L’actualité éducative du N°440 de février 2006

La méthode n’est pas la bonne

Paroles du CRAP


La querelle des méthodes de lecture, rallumée par le ministre en ce début d’année, fait suite à une série de déclarations intempestives qui se sont succédé ces derniers mois : remplacement des professeurs, restauration de l’autorité, retour à l’apprentissage dès l’âge de quatorze ans... Toutes vont dans la même direction : celle d’un retour vers un passé mythique, complaisamment entretenu par des émissions de télé-réalité qui savent caresser les tendances nostalgiques de l’opinion... Venant de la plus haute autorité en matière d’éducation, de tels propos ne peuvent qu’étonner (au sens classique du terme « frappé par le tonnerre »).
De nombreuses personnalités du monde scolaire et universitaire ont vivement réagi : (voir la pétition parue dans Le Monde du 10 janvier 2006, signée par le Crap et consultable sur ce site) et parmi lesquelles nous retrouvons des signatures familières aux Cahiers pédagogiques : Jacques Bernardin ; Éveline Charmeux, Gérard Chauveau, Roland Goigoux, Philippe Meirieu, André Ouzoulias...
Nous ajoutons ici la voix de Blandine Triplet, enseignante au cours préparatoire, qui s’adresse au ministre à travers la lettre ouverte qui suit.

Monsieur le Ministre,
Je suis professeur des écoles dans un petit établissement près de Strasbourg, enseignante depuis vingt ans, en charge de la classe du CP depuis sept ans et titulaire du CAFIPEMF. C’est en tant qu’« enseignante de base » que je me permets de vous écrire aujourd’hui suite à votre mesure interdisant l’utilisation de la méthode globale.

Je suis absolument scandalisée de vous entendre ainsi sur les médias parler de façon aussi péremptoire - et semble-t-il sans réelle connaissance - de l’apprentissage de la lecture tel qu’il se pratique aujourd’hui dans les classes.

Lors de votre intervention chez Monsieur Ruquier, vous citez l’exemple d’un travail mené autour des trois mots « lapin », « papa », « ami » et vous relevez la confusion faite par l’élève entre « ami » et « copain », puis entre « amie » et « copine ». Mais cette présentation extrêmement réductrice et tronquée de la séance de lecture dont vous parlez ne dit absolument rien de tout le travail élaboré en amont et en aval :

- Acculturation au monde de l’écrit,

- Travail autour du code (qui comporte un volet important consacré à la reconnaissance des mots par la voie indirecte et directe, comme le préconisent les programmes de 2002),

- Travail sur le sens et la compréhension,

- Production d’écrits.

Car l’apprentissage de la lecture ne se réduit pas, loin s’en faut, à l’utilisation de la méthode syllabique comme vous le proclamez.

En présentant à l’ensemble des Français une vision partiale et caricaturale des méthodes de lecture qui sont utilisées dans les classes :

- vous trompez les Français sur le contenu réel des enseignements menés au cycle II,

- vous désavouez les enseignants en sapant, par des propos médiatiques et électoralistes, leur travail auprès des élèves et des parents,

- vous insinuez le doute et la méfiance dans l’esprit des parents, alors qu’un élève, pour grandir et pour apprendre, a besoin de sentir la confiance et le respect réciproque entre l’École et la Famille,

- vous ignorez les programmes de 2002, extrêmement bien pensés et conçus, notamment concernant l’apprentissage de la lecture (cf. les documents d’application Lire au CP 1 et 2),

- vous méconnaissez les fondements théoriques et les recherches actuelles concernant l’apprentissage de la lecture.

Je trouve cette mesure et tous les propos médiatiques à ce sujet tout à fait incompatibles avec votre mission qui devrait être celle d’un gouverneur éclairé et novateur.
La vigueur de ma colère est à la mesure de l’investissement et de l’engagement avec lesquels, mes collègues et moi-même, nous nous employons à accompagner nos élèves dans l’appropriation de la langue écrite dans toutes ses composantes (techniques, procédurales, culturelles, sans oublier la dimension de plaisir).

Je ne peux taire mon sentiment d’écœurement et de profond pessimisme quant à l’avenir de l’École.

Heureusement, mes élèves seront là demain matin...

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de mes salutations dévouées.

Le 10 janvier 2006.

Blandine Triplet, professeur des écoles, école élémentaire d’Entzheim, Bas-Rhin.