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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’empreinte de l’élève que l’on a été

Cyril Lascassies

26 octobre 2017

Le métier de l’enseignant s’irrigue des traces scolaires laissées dans sa mémoire. L’élève que l’on a été donne-t-il le la de ses pratiques ? Cyril Lascassies, enseignant en technologie au collège Voltaire de Tarbes et formateur à l’ESPE Midi-Pyrénées, nous raconte comment et pourquoi il prend le soin de donner les clés à chacun du goût d’apprendre.


Il explique que c’est dans son parcours d’élève qu’il a puisé son envie de devenir enseignant. Scolarisé dans une classe unique à la campagne, il a appris avec plaisir dans l’entraide, au contact des plus grands, a vécu difficilement le passage au collège, y rencontrant l’ennui, le désintérêt des professeurs pour ses découvertes, pour ce moteur électrique construit par ses soins à partir de matériaux récupérés. Il raconte l’ambiance dans la classe, les réactions moqueuses lorsqu’il reçoit les félicitations bêtifiantes d’une enseignante.

L’autoritarisme l’insupporte. Il se rebelle, choisit « d’arrêter de travailler pour faire l’idiot », y gagne des copains mais frôle le redoublement en 3e et l’orientation en CAP. Le lycée lui donnera un nouveau départ, une réconciliation avec la scolarité. Il est le plus âgé de sa fratrie et de ses cousins et passe du temps auprès d’eux à expliquer les cours, les exercices. De ces trois expériences là, le bonheur d’apprendre en primaire, la rébellion du collégien et le plaisir de voir les autres peu à peu comprendre, il tisse aujourd’hui sa façon de pratiquer son métier, d’aller chercher les élèves là où ils sont et de les voir peu à peu prendre confiance en eux.

Pas tout de suite

Enseignant, il ne le devient pas tout de suite. Il entreprend des études en mathématiques, hésitant d’abord avec l’éducation physique et sportive, poursuit en troisième cycle informatique et devient ingénieur informaticien. « Par provocation, je disais que je voulais avoir un vrai métier avant d’être enseignant. »

Et puis, il se rend compte que ce n’est pas ce qu’il désire faire. Il répond à une annonce de l’ANPE pour être remplaçant en technologie. « On m’a alloué une salle informatique pour préparer les élèves au B2i. J’ai découvert qu’il y avait un programme en technologie trois mois après. » Il prend goût au métier, passe le concours d’enseignant sans temps pour réviser et l’obtient de justesse. Son année de stage est une année de plein apprentissage avec des classes de la 6e à la 3e, une SEGPA (section d’enseignement général professionnel et adapté), des élèves malentendants. Ensuite, il enseigne dans douze établissements différents, de remplacements en mutations, et arrive en 2012 à Tarbes.

Le Graal et la boite à outils

Il construit sa méthode, la cherche : « Les premières années tu recherches la méthode Graal puis tu t’aperçois qu’elle n’existe pas mais tu constitues une boîte à outils. » Il enseigne avec le souvenir de ses cours improvisés auprès de son frère et de ses cousins. « J’avais vu qu’en expliquant différemment, les gens pouvaient apprendre. » À partir de l’exigence d’évaluer l’autonomie des élèves présente dans le socle commun, il s’intéresse à la notion, s’interroge sur la façon de la travailler, de la développer. Il s’oriente vers un changement de mode d’évaluation jusqu’à abandonner les notes à partir de 2009. Il explore le travail par projet, la démarche d’investigation. Il regarde comment organiser le travail en équipe pour que tous progressent. Il s’inspire d’un ouvrage de Sylvain Connac et de ses conseils sur la coopération pour résoudre les problèmes de gestion d’une classe de 6e difficile, avec des violences entre élèves. « Cette 6e a été un obstacle qui m’a permis de me perfectionner. » Il la suit jusqu’en 4e, constate les progrès, l’entraide qui s’impose.

« Chaque fois que ça ne fonctionne pas, je me dis qu’il me manque quelque chose. Par exemple, s’il y a des bavardages en classe, je me dis que mon cours est ennuyeux ou que je suis allé trop vite. C’est un indicateur plus qu’un comportement à sanctionner. » Il se souvient de son expérience en SEGPA, de son envie de pleurer tant la difficulté lui semblait grande. La gestion de classe est ce qui lui paraît le plus ardu.

Lors de son année de stage, il s’était rendu compte que les élèves cherchaient à le faire craquer. « Après ça s’est bien passé, signe que j’étais fait pour ce boulot. » Il garde en souvenir, en guise de marque-page, une carte postale offerte par une élève en fin d’année scolaire. La difficulté le fait progresser, et récolter en retour le bonheur de voir ses élèves progresser à leur tour.

Il perçoit rapidement qu’il s’intéresse principalement aux collégiens en difficulté, et conçoit pour les autres des activités pour qu’eux aussi évoluent et ne soient pas entraînés par un phénomène de nivellement par le bas.

Prendre du temps

Cette année, il enseigne auprès de trois classes de 3e et de 4 classes de 4e. C’est dans ces dernières que la gestion de classe est la plus compliquée. Les élèves le découvrent, découvrent ses méthodes, un tiers d’entre eux bavardent, ne sont pas là pour apprendre. Il sent les chahuts dans son dos lorsqu’il consacre un peu de temps à expliquer à quelques uns. Il choisit d’en parler avec la classe, de faire un bilan. Le dialogue donne de la place à la parole, à la reconnaissance du manque de travail, du manque de respect des principes de vie de classe. « Le fait de discuter avec eux amène un changement, la relation de confiance s’installe. »

Il guette les petits signes qui font qu’il y a « plein de raisons de croire que c’est possible ». La méthode réclame de la patience et du temps pour « déconstruire l’hypocrisie qu’ils ont développée », une hypocrisie pour se conformer à ce qui est demandé avec le moins d’efforts possibles. « On nous demande que le travail soit fait, on copie sur quelqu’un. Si on est noté, on triche pour avoir une récompense ou pour éviter la punition. » Il a choisi d’aménager le temps pour laisser la place aux essais, aux retours sur des travaux non réussis, de constituer des groupes de besoins et de faire des bilans réguliers. Le jour de l’évaluation, ceux qui sont bloqués ont l’autorisation de lever la main et de prendre le classeur. Cela permet de développer la persévérance, de favoriser la progression vers la réalisation des exercices en autonomie. L’entraide entre tous tarde parfois à voir le jour parce qu’il est difficile de le faire au-delà du cercle de ses amis. Là encore, la patience est de mise.

Et puis une heure trente par semaine, c’est peu pour construire une gestion de classe différente, basée sur la coopération. Il se dit un peu seul dans son établissement avec peu d’échanges sur le thème de la pédagogie avec ses collègues. Il l’attribue en partie à son positionnement de départ, à son empressement à vouloir montrer ce qu’il faisait, un discours d’enthousiasme interprété comme un reproche sur les méthodes des autres enseignants.

Échanges entre collègues

Mais là aussi, les choses évoluent. Il a changé son approche, s’intéresse plus à ce que font les autres, se demande « comment être bienveillant avec mes collègues comme je l’enseigne à mes élèves ». Les choses changent également parce que le public du collège change avec des logements sociaux construits dans le secteur, de plus en plus d’élèves en situation sociale ou familiale difficile. Il échange maintenant sur la gestion de classe, la recherche de solutions qui ne rendent pas obligatoires le recours à la sévérité. Il se rend disponible sans chercher à s’imposer, explique de façon impromptue la coopération à partir des étiquettes utilisées pour la distribution des rôles dans la classe. Il va plus loin avec quelques uns en montrant des vidéos sur les classes coopératives, en les commentant avec eux.

Il conçoit l’erreur et sa reconnaissance comme une voie de progression constante. « Quel plaisir de se dire qu’on a notre part de responsabilité car on peut changer les choses ! Mais cela nécessite de l’estime de soi. Or, mon hypothèse est qu’il en manque chez les profs car le système est infantilisant. » Il trouve son métier impossible mais passionnant, se révolte contre l’idée que le niveau a baissé. « Moi, je vois que mes élèves sont meilleurs dans ma discipline car je m’améliore. Mes pratiques évoluent. Plus je progresse, plus j’ai envie d’enseigner. » D’ailleurs, il prépare le concours interne en mathématiques pour passer plus de temps avec les élèves, plus que l’heure et demie dédiée à la technologie.

Monique Royer

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