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Débat

L’écriture inclusive sert-elle la cause des femmes ?

Danièle Manesse

2 mars 2018

À l’automne 2017, l’écriture inclusive, et surtout l’une de ses préconisations les plus disputées, le « point médian », se sont imposés dans le débat public, de manière passionnée. Depuis de nombreuses années, les Cahiers pédagogiques ont décidé de ne pas recourir dans leurs articles à des graphies du type les enseignant/es ou les enseignant(e)s et plus récemment au point médian. Quelques mois après la polémique, nous revenons sur cette question, avec le point de vue de Danièle Manesse, dans l’espoir de rouvrir le débat sur un mode plus apaisé et argumenté.


La difficulté de parler de l’écriture inclusive (désormais EI) tient au caractère exaspéré des proclamations et face-à-faces organisés par les médias, à la profusion d’information. Le Figaro lance l’alerte en novembre 2017 avec cet extrait de manuel de CE2 : « Grâce aux agriculteur.rice.s, aux artisan.e.s et aux commerçant.e.s, la Gaule était un pays riche. » ; début février 2018, Marianne et le Canard enchainé ironisent sur un texte du mouvement de Benoit Hamon : « des passeur.se.s, des cogiteur.se.s, des tisserand.e.s, des bâtisseur.e.s ». Ces sources m’affranchissent de la recherche d’assignation, à droite ou à gauche, des protagonistes.

Qui inclut les femmes dans quoi ? C’est une affaire de langue ; revenons à des arguments de nature linguistique, et d’abord à ceci : la langue n’est ni un produit de consommation qu’on bricole et améliore, ni une institution qu’on désavoue en votant. La langue, c’est un moyen de communication en premier lieu, dont on a hérité et qu’on transmettra, dont personne n’est responsable, qui vit sa vie dans l’usage. L’intérêt que les Français portent à leur langue écrite est notoire : en 2017, trois épisodes linguistiques (les rectifications orthographiques de 1990, le terme de prédicat et l’écriture inclusive) ont fait grimper au rideau tout ce qui sert à informer : la presse, la radio, la télévision, les réseaux sociaux ; sur ces questions qui sont aussi des questions savantes et ne relèvent pas de l’opinion ou du sentiment, il se dit aussi n’importe quoi.

Changer la langue ?

Le prédicat et l’orthographe concernent la norme du français écrit, la place de la grammaire. L’ennemi est désigné, l’école et ses législateurs. C’est tout autre chose quand il s’agit de l’écriture inclusive : là, l’adversaire, c’est la langue, adversaire introuvable ! Car la langue est dans tout et partout. Changeons la langue, proposent les partisans de l’EI ! Ils demandent même à l’État d’intervenir pour légiférer, comme pour un banal programme scolaire. Les rituels de l’école leur servent de modèle pour acculturer la population à l’écriture inclusive : on peut, grâce à internet, faire une dictée en orthographe inclusive, on peut se procurer une grammaire de l’orthographe inclusive, on peut faire une formation (rapide et pas chère, il reste encore des places).

De quoi est-elle coupable, la langue ? De rendre « invisible » la moitié de ses utilisateurs, les femmes, par l’inégale distribution des genres grammaticaux – en français, le féminin et le masculin. Des voix autorisées, nimbées du prestige universitaire, appuyées par des institutions comme le Haut comité à l’égalité (HCE), ont pilonné cette aveuglante évidence pendant trois mois. Une masse de gens, jusqu’alors inconscients de la question, sont convaincus ou se rallient prudemment, soucieux de ne pas être comptés parmi les ennemis des femmes, car on craint fort d’être dénoncé comme petit Weinstein du langage : « Seul·es les partisan·es de la domination masculine devraient s’étouffer » écrit Éliane Viennot. Eh bien non, je ne fais pas partie de ces derniers, et je suis très fermement opposée à l’EI.

Société patriarcale

Encore une fois, regardons-y de près : le français est une langue indo-européenne, et toutes les sociétés indo-européennes sont des sociétés patriarcales. Plus largement, comme le disait Françoise Héritier, « dans toutes les langues et toutes les sociétés, on ne procède, pour penser, qu’à l’aide de catégories dualistes. Je vous mets au défi de trouver une société qui n’utilise pas de catégories dualistes qui ne soient greffées sur la catégorie masculin/féminin caractérisées socialement et culturellement par elle. »

Que la langue ait gardé des traces de sa structure première, sans doute, mais son organisation a des milliers d’années ! Parmi les langues de la famille indo-européenne, certaines ont plus de deux genres, souvent trois, d’autres n’en ont pas. La grammaire n’est pas le calque du monde, la réalité concrète de la vie ; l’anglais ou le coréen ne sont pas plus « féministes » que le français parce qu’ils n’ont pas de genre. Si une langue figurait le monde de ceux qui la parlent, on ne voit pas comment une même personne pourrait être bilingue sauf à être gravement schizophrène : toute langue me permet de dire mon expérience, en m’imposant ses formes.

L’Académie au XVIIe siècle a entrepris de stabiliser la langue, et l’a fait avec les catégories de l’époque ; l’abbé Bouhours, célèbre aujourd’hui, qui parlait des hommes comme le genre le « plus noble » des humains, raisonnait en fait comme notre nouveau clergé féministe en identifiant genre grammatical et genre des humains. Or, le masculin est une catégorie grammaticale abstraite, caractérisant des mots, art et ciel, tour et crêpe, ainsi que les mots qui désignent des hommes en général. Le déterminant le, le pronom il, réfèrent à ces mots, qui s’opposent à la et elle quand il s’agit de tour et crêpe… Mais il réfère également à du ni-masculin-ni-féminin : le « il » masculin est aussi neutre ; qui penserait qu’*elle serait mieux de dire *elle fait un froid de canard, *elle neige ?

Des choses bien distinctes

Le récent débat a brassé des choses bien distinctes : ce qu’on appelle « écriture inclusive » ne concerne en fait qu’un des trois aspects qui suivent.

Un problème de lexique, qui n’a rien à voir avec l’écriture. La langue ne cesse de s’enrichir de mots nouveaux, parce que les sociétés changent. Il ne s’agit pas d’écriture, il s’agit de nommer des entités pas encore nommées, et l’expression « invisibilité des femmes » a désigné cet aspect-là : « Nul effort ne parvient à arrêter le mouvement irrésistible de la poussée vitale et sociale qui détermine l’évolution du langage » disait Bally [1]. Les femmes exercent des métiers qui leur étaient interdits, elles gagnent des statuts dont elles étaient exclues ; l’usage oral crée les mots, ouvre la voie sans violence : on dit depuis longtemps ma professeur, ma médecin ; avec les moyens morphologiques disponibles, suffixes, composition, ça flotte encore – auteure, autrice, quelle importance, les deux pour le moment ! À ce sujet, on dispose de listes officielles très explicites depuis trente ans sur la féminisation des noms de métier. À l’encontre, les femmes de loi obstinées à se faire appeler « Madame l’avocat et cher confrère » sont au sens propre conservatrices : elles veulent rendre manifeste qu’elles sont comme des hommes (les femmes ont le droit de plaider depuis 1900 !), à l’opposé de l’exigence d’égalité homme-femme.

Une règle de grammaire sur l’accord quand plusieurs noms sont déterminés par un adjectif. Mon vieil exemplaire du Grevisse parle de la « tendance ancienne à accorder avec le plus proche » ! Il évoque le trouble sur ce point, Vaugelas contre Malherbe, et il rappelle la règle d’accord « au genre indifférencié, c’est-à-dire le masculin », dont il évoque le caractère parfois « illogique » : « Mes trois sœurs, ma mère et mon père sont soucieux » sonne bizarrement, c’est indiscutable. Grevisse n’est pas un révolutionnaire et il témoigne d’une difficulté dans la langue. L’oral se charge de désambiguïser, de rationaliser : « Mes trois sœurs et ma mère sont soucieuses, et mon père aussi. » En cas d’ « illogisme », dont on a tous l’expérience à l’oral, on contourne…

Certes, la formulation « le masculin l’emporte sur le féminin » est provocatrice, mais je ne la trouve pas dans mes manuels. Pour tuer son chien, on l’accuse de la rage, non ? Faut-il en la matière légiférer ? La règle est économique, on accorde avec le masculin qui réfère alors à des noms masculins et féminins. Les propositions de l’écriture inclusive donnent le vertige – qui est capable, en parlant, en écrivant, de chercher un épicène pour éviter un terme trop « genré » qui se présente à l’esprit, ou de classer les unités d’une énumération par ordre alphabétique ? On plaisante, non ? Négocions avec la langue à l’oral, je suis convaincue que nous réalisons spontanément l’accord de proximité quand il s’impose dans la conversation courante.

Et le point médian

Mais c’est le troisième aspect qui a fait le plus scandale et résistance, l’affaire du point médian, moyen, etc. « Grâce aux agriculteur.rice.s, aux artisan.e.s. » Les propositions de l’EI s’en prennent tout bonnement à l’organisation de la chaine écrite. On se donne le droit de transformer le principe même auquel obéit la transcription du français, comme de la plupart des langues alphabétiques : tout l’oral peut être retrouvé dans l’écrit. Ce n’est plus le cas dans agriculteur.rice.s, qu’on ne déchiffrera qu’avec des conventions tortueuses. L’unité de la langue écrite, c’est le mot ; la syntaxe les ordonne en unités de signification. Les accords discontinus en français sont source de difficulté dans la chaine écrite, surtout à l’écrit (les loups hurlent) ; à 15 ans, 20 % d’enfants ne parviennent pas à maitriser l’accord en nombre et en genre dans des structures simples.

Bien au-delà de ce problème légué par l’évolution phonétique du français, l’écriture inclusive veut accroitre la distance entre l’oral et l’écrit : les mots sont disloqués par le point détourné de sa fonction, par les artifices tel le « / » : on chahute syntaxe et morphologie. Appliquées, ces contorsions de la langue compliqueraient l’apprentissage de la lecture : lire, c’est identifier des suite de mots écrits, c’est-à-dire décoder chacun des mots et les garder en mémoire le temps qu’ils prennent sens dans une séquence. Rappelons : un élève sur cinq en France n’a pas, à 16 ans, la maitrise de la langue écrite nécessaire à la poursuite d’études supérieures. Ça n’est pas le souci des réformateurs en EI.

Qu’y gagnent les femmes ? Sont-elles mieux « représentées » dans cette langue illisible ? L’EI confisque la langue au profit de ses caprices partisans, en feignant de confondre les mots et les choses, dans cette société qui ne cesse de le faire, à la manière de la publicité mensongère. « Les petits nuages de points à la fin des mots », plaisent à madame Grésy, membre du HCE, laquelle pense que « le langage est le reflet du monde ». Artifice lettré et élitiste, l’écriture inclusive est une manière de faire diversion, de ne pas affronter les multiples combats des femmes pour leur émancipation et leur conquête interminable de l’égalité. Cette idéologisation forcenée est malheureusement dans l’esprit du temps ; source communautariste de querelle, elle divise. Mais surtout, elle est une voie de plus pour augmenter la confusion, pour mettre l’école en difficulté.

Danièle Manesse
Professeure émérite de sciences du langage, Université Paris 3-Sorbonne nouvelle, DILTEC.


[1Charles Bally, Le Langage et la vie, Droz, 1926.

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Comment les apprentissages de la lecture, de l’écriture, de l’oral s’actualisent-ils dans nos classes et nos cours quand l’enseignement du français ne se fixe plus comme finalité la sélection (reproduction) des « élites » mais la réussite de tous les élèves, y compris les plus éloignés de l’univers de l’école ?

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