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En pédagogie, chemin faisant

Jeanne Moll, L’Harmattan, 2015.

22 septembre 2016

Jeanne Moll a été universitaire en ALsace et a surtout co-fondé avec Jacques Lévine l’AGSAS (Association des Groupes de Soutien au Soutien).


Cet ouvrage reprend plusieurs de ses contributions autour de chapitres thématiques : l’écriture professionnelle de l’enseignant stagiaire réfléchissant à son identité professionnelle, les effets de la parole qu’elle soit celle de l’adulte ou de l’enfant, l’affectivité et la formation, l’enfant et le groupe. Dans un dernier chapitre, Jeanne Moll propose une éthique de la relation, éthique qui irrigue l’ensemble du livre. Les textes ne sont donc pas organisés chronologiquement. Ils sont introduits par une contextualisation permettant au lecteur d’en comprendre les destinataires initiaux : enseignants, formateurs, éducateurs, parents… Ils figuraient dans de nombreuses revues professionnelles ; certains furent édités dans les Cahiers pédagogiques avec lesquels Jeanne Moll précise, dès les premières pages, la communauté de penser et de recherche.

Le lecteur attentif est tout de suite frappé par l’humanité sans faille, le souci de l’autre et de la relation qui parcourent l’ensemble de l’ouvrage : l’autre, quel qu’il soit, est un interlocuteur valable, et cette philosophie de la vie et de la relation humaine apaise le lecteur au fil de sa lecture comme une évidence qu’enfin on lui présente. Cette reconnaissance est une condition fondamentale de l’émergence de la pensée, du sujet pensant.

Au fil des pages, Jeanne Moll dessine un espace de classe où les élèves et les professeurs ne sont pas seuls comme dans une scène à deux, front contre front ! La scène scolaire est habitée par de nombreux personnages : «  Les adultes retrouvent en face d’eux des enfants ou des adolescents réels mais, en même temps, les enfants et les adolescents qu’eux-mêmes ont été, plus exactement l’image d’eux-mêmes qu’ils ont aimée ou détestée. De leur côté, les jeunes transfèrent sur les adultes qui représentent l’autorité, toutes sortes de motions affectives, le plus souvent ambivalentes, qui étaient à l’origine adressées à d’autres   ». La classe devient le théâtre de la multiplicité de chacun, où chaque être ne se réduit pas à sa fonction, un théâtre d’humanité où l’enjeu premier est la relation à autrui qui permettra la mise en apprentissage. Le groupe classe devient un lieu d’humanisation «  suffisamment bon  », «  hors danger  » régulant les pulsions pour en faire des désirs, favorisant la croissance psychique, canalisant le narcissisme pour l’amener à l’altruisme car «  se vivre comme non valable aux yeux d’autrui est insupportable et douloureux  » : Je est un autre est le titre de la revue dont Jeanne Moll est la responsable.

Le mode de constitution de l’ouvrage, la compilation, implique nécessairement des éléments de répétition sans que cela ne gène la lecture. Ça et là reviennent, au fil des pages, des thématiques qui ont été nourries et qui ont évolué dans la pensée féconde de l’auteure. L’exemple qui me paraît le plus significatif est une phrase tirée des écrits de Freud, plusieurs fois citée sous deux formes, deux effets de traduction : «  il fait moins noir quand quelqu’un parle  », «  il fait plus clair quand quelqu’un parle  ». Parler, éclairer, enlever de la noirceur et du désespoir par la parole, par la compréhension, avoir foi en l’humain, en le jeune «  qu’en dépit des vicissitudes diverses qu’il a pu connaître, on ne peut abandonner sur le bord de la route  ». Pour Jeanne Moll, «  la parole fait lien quand, étayée par le respect d’autrui – c’est-à-dire une façon de le regarder comme un sujet –, elle circule entre les humains et permet des ouvertures imprévisibles   ». «  Des effets du regard et de la parole  » (p. 85), est assurément un des plus beaux articles de ce livre et au delà.

Alors, loin d’entendre des répétitions, le lecteur ressent la variation thématique qui prend force, qui fait sens, comme des leitmotivs musicaux qu’on entend différemment suivant le contexte, et dont la puissance et l’intériorité se révèlent doucement : rien n’est simple en pédagogie, tout est complexe.

Ce livre essentiel interroge les certitudes et fait évoluer celles du lecteur.

Jean-Charles Léon