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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Diriger, c’est faire confiance

Anne Panvier

13 mars 2014

Comment devient-on personnel de direction ? Quelle motivation, quel élan poussent à quitter la salle de classe pour rejoindre les bureaux de l’administration ? Longtemps enseignante en ZEP, Anne Panvier a franchi le pas et est aujourd’hui proviseure adjointe du lycée Louis-Girard de Malakoff. Rencontre avec une personne passionnée par son métier, comme elle l’était par son travail de professeure.


L’envie de passer le concours de direction est venue peu à peu, presque naturellement, nourrie par une expérience riche dans le milieu associatif. Professeure de français dans des collèges de l’enseignement prioritaire pendant quinze ans, Anne Panvier s’est investie en parallèle dans l’éducation populaire, notamment à l’IFAC. « J’ai beaucoup appris en étant animatrice et en formant à l’animation. Le cadre associatif est pour moi un espace de liberté, de créativité, de réflexivité. » souligne-t-elle.
Très tôt, elle se frotte à la responsabilité en dirigeant des centres de vacances. Elle participe aussi à la création de groupes de paroles autour de l’accompagnement à la scolarité destinés aux parents. Coordonnatrice à mi-temps d’un réseau d’éducation prioritaire, elle prend goût au montage de projet, aux partenariats territoriaux tissés pour faire naitre des initiatives qui donnent la parole aux familles et laissent s’exprimer la complexité d’être parent dans une société de la performance. « J’aurais aimé que des collègues enseignants écoutent avec moi cette parole, cette inquiétude pour la réussite des enfants, les solutions simples pour faire face à la difficulté de tout mener ». Le regret formulé n’est pas amer, le souhait de partage prédomine pour ne pas perdre une miette d’une expression libérée des carcans des représentations.

Avant de franchir le pas vers une fonction de direction, Anne Panvier a pris le temps de grandir, de patiner son expérience et d’arriver au point de se sentir rassasiée des richesses du travail en équipe. « J’avais le sentiment que dans le travail de direction, on était un peu seul ». Et c’est lorsqu’elle s’est sentie sure de pouvoir endosser une certaine solitude qu’elle a pris la décision de passer le concours. Pour la quatrième année, elle est proviseure adjointe du lycée professionnel Louis-Girard à Malakoff dans les Hauts de Seine.

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© S. Fernandes

L’établissement est de petite taille, avec une forte culture de bienveillance envers les élèves. Il accueille des filières professionnelles mais aussi des sections destinées aux élèves en difficultés comme un DIMA ou un dispositif de lutte contre le décrochage scolaire. Son envie d’exercer la fonction se confirme y compris dans les versants les plus triviaux d’un rôle multi-facettes. « On a les deux mains dans le cambouis pour régler des problèmes liés à des travaux ou réagir lors d’un accident et on se pose en même temps des questions pour développer des modes de travail collaboratif ».

Lorsqu’elle est arrivée, le lycée était un vaste chantier au sens propre du terme et son souci était que « la pédagogie continue au milieu des gravats ». Trouver des locaux chauffés pour que les cours puissent se dérouler, assurer une vie quotidienne normale, l’immersion dans le métier a été rapide. « Être attentif à chacun et à tous et avoir des procédures de travail qui soient dans la rigueur », la proviseure adjointe définit ainsi l’exigence de sa pratique et précise qu’« une équipe de direction est jugée sur sa capacité à instaurer un climat scolaire de qualité pour que les enseignants ne se sentent pas tout seuls à régler les problèmes. »

Dans l’exercice quotidien de son métier, Anne Panvier garde le souvenir de ses premières années de professorat pendant lesquelles elle a tâtonné, commettant des erreurs de débutante. Elle en a retenu l’idée que les compétences se construisent et espère aujourd’hui se départir totalement d’un quelconque jugement lorsqu’un enseignant se trouve en difficulté face à sa classe. Elle prend un soin tout particulier à concocter des emplois du temps qui, dans la mesure du possible, soient faciles à vivre et gérer pour les profs comme pour les élèves. Son métier, elle l’apprend aussi en suivant un Master 2 « Management des organisations scolaires » mis en place par l’ESEN et cinq universités françaises sous la direction de Nathalie Mons. La formation dure deux ans, à distance et en parallèle de l’activité professionnelle.

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L’atelier de mécanique
© S. Fernandes

L’investissement demandé est intense avec un rythme de remise de devoirs effréné. « La formation peut s’avérer douloureuse mais cela me permet de lever le nez du guidon, de comprendre qu’un établissement est une organisation complexe qui ne se gère pas à l’instinct. » La recherche action se fait en milieu professionnel. Alors, elle a choisi le thème des rythmes scolaires, un thème déjà évoqué dans le lycée mais où les changements se sont avérés difficiles à mettre en œuvre. « Pour changer les pratiques, il faut que chacun trouve des bénéfices au changement, que tout le monde y retrouve son compte ». Elle met en place des méthodes collaboratives et notamment une consultation active des élèves. La concertation aboutit à une modification de la semaine avec des journées de travail moins longues mais des cours le mercredi après-midi.

Cette réorganisation construite collectivement, sans heurts, a été facilitée par un climat paisible. « Nous nous sommes d’abord attachés à remplir les sections avec des élèves qui avaient envie d’être là ». Le lycée possède une section rare, le modelage, et a ouvert une filière énergétique. La carte des formations a changé avec l’abandon d’autres spécialités. Pendant les travaux, les parents hésitaient à inscrire leurs enfants dans un établissement en chantier, la rénovation l’a rendu de nouveau attractif.
Travailler dans un environnement de qualité, dans une confiance mutuelle, permet de s’attaquer sereinement à des questions de fond pour améliorer la qualité de l’enseignement. Les parents sont également associés. Relativement absents des instances représentatives, ils ont été mobilisés par des rencontres avec l’équipe de direction. « Nous avons besoin de vous » le message qui pourrait se résumer à ces quelques mots a été convaincant. « L’établissement c’est aussi le monde tel qu’il est. Les élèves et les parents posent les questions du monde réel. Les échanges par exemple sur l’utilisation du téléphone portable sont réjouissants ».

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La mercedes de James Bond
© S. Fernandes

Un projet en amène un autre dans une sorte de cercle vertueux. Le lycée organise une semaine intergénérationnelle autour de la sécurité routière. Juste avant les vacances de Noël une semaine exceptionnelle a été mise en place pour « apprendre autrement ». Les frontières entre les sections étaient abolies pour permettre la mise en œuvre d’ateliers thématiques animés de façon individuelle ou collective, auxquels les élèves s’inscrivaient. « Le travail a été colossal avec le montage de 12 ateliers par demi-journées, qui devaient être cohérents et riches, et permettre aux élèves de choisir entre diverses propositions » constate Anne Panvier qui rajoute, radieuse « Avec ce genre de projet, le regard sur les enseignants change aussi. On découvre des compétences que l’on ignorait. » À la vue de cette expérience, elle changerait même la définition de son métier : « dire oui aux profs qui ont envie de faire quelque chose et faire en sorte que cela soit possible ».

Oui, être heureuse dans une fonction de direction c’est possible ! Ce métier, comme tous ceux de l’éducation, a évolué, s’est enrichi, avec une dimension d’animation d’équipe de plus en plus intense. « Lorsque j’entends dire “notre projet” alors c’est gagné. » Anne le confirme, le mode collectif est désormais de mise pour impulser et conforter les changements nécessaires, afin que le bien vivre et le bien apprendre soient la règle d’or dans nos établissements. Et à la question « est ce que vous aurez encore envie d’exercer dans trente ans ce métier ? », elle répond « oui, on peut y trouver plein de moteurs pour la motivation ».

Monique Royer