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École : les vrais défis

« Devoirs faits » : beaucoup de questions et quelques craintes

Laurent Fillion

7 juillet 2017

Le dispositif « devoirs faits » annoncé par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, sera bel et bien mis en place en collège à la rentrée 2017, avec différents intervenants (enseignants, volontaires du service civique, assistants d’éducation...). Mais de nombreuses questions restent en suspens, sur les conditions de mise en place du dispositif comme sur la nature des « devoirs », terme auquel on préférerait substituer celui de « travail personnel ».


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Difficile d’être hostile au projet « devoirs faits » du ministre quand on a toujours pensé que le travail des élèves devait se faire avant tout dans l’établissement, encore mieux dans la classe. De nombreux enseignants limitent ainsi le travail à la maison à la mémorisation des leçons et aux travaux de recherche. Tout le reste, les élèves le font en classe. C’est en effet important de ne pas créer des inégalités entre les élèves par le biais des devoirs. C’est important aussi de penser aux conflits entre parents et enfants que peut engendrer le temps de « devoirs à la maison ».

Mais c’est, surtout, important que les apprentissages se fassent avec l’accompagnement du professeur. Le numérique a d’ailleurs apporté une possibilité supplémentaire puisqu’on peut désormais, via les ENT (environnements numériques de travail) par exemple, continuer à aider nos élèves après 17 heures. Ces nouvelles tâches pourraient d’ailleurs être reconnues par l’institution.

C’est donc davantage sur les modalités du projet que l’on peut avoir des réserves et surtout sur l’absence de débat sur le bien-fondé de ces devoirs.

Évoquons le coût pour commencer : deux heures par jour pour chaque classe. Il va être difficile de financer cela quand on annonce la suppression de postes de fonctionnaires. La solution semble avoir été trouvée en mobilisant notamment le service civique…

Enchaînons avec la faisabilité : quid par exemple des collèges avec un ramassage scolaire ? Les contrats entre les départements et les compagnies de bus sont négociés pour des périodes de plusieurs années, impossible donc de demander à ceux-ci de revoir leur heures de ramassage du soir pour septembre !

Passons à l’essentiel, les conditions de mise en œuvre.

Qui, où, quand et comment ?

Il y a la question du moment de la journée : ajouter deux heures d’études en fin de journée, tout juste après les cours, au moment où les élèves ne sont plus concentrés, risque également d’être difficile. Qui est déjà intervenu bénévolement dans une association de quartier qui propose de l’aide aux devoirs sait l’importance de la pause goûter qui y est proposée, tout comme le cadre différent de l’école qui est offert.

Et puis, qui sera concerné par ce dispositif ? Tous les élèves d’une même classe au même moment, dans une plage horaire définie dans leur emploi du temps, serait un choix judicieux. S’il s’agit de désigner des élèves et de leur imposer, le risque est alors grand d’être contre-productif, car cela serait perçu comme une punition. Enfin, si le dispositif fonctionne sur la base du volontariat, donc du choix des parents – ce qui semble être la solution retenue par le ministre – on peut craindre que ce ne soient pas les élèves qui en ont le plus besoin qui y assistent. Il faut que ces études s’appliquent à tous pour qu’elles ne soient pas la source de nouvelles inégalités.

Quelles seront les modalités de travail pour que les devoirs soient « faits » ? Tolérera-t-on les travaux de groupe, l’entraide entre élèves ? Ou imposera-t-on aux élèves un travail solitaire et en silence, alors que pour la mémorisation des leçons, par exemple, certains ont besoin d’échanger, de lire à voix haute, etc.

On peut aussi craindre qu’avec ces heures d’étude, il y ait une tendance à l’inflation des devoirs (« puisque vous avez la possibilité de le faire au collège »). L’utilisation du mot « devoirs » peut du reste agacer. Parlons plutôt du travail personnel des élèves. Mais cela oblige à une réflexion sur sa place dans les apprentissages.

Ne pas externaliser le travail personnel

Avec le dispositif « devoirs faits », il y a un risque que l’on continue à externaliser le travail personnel des élèves. C’est le point le plus important sur lequel nous devons être vigilants. Comme mentionné plus haut, il est essentiel que les activités d’apprentissage se fassent dans la classe avec le professeur concerné. Or, parfois, l’activité la plus importante, celle qui va faire entrer l’élève dans l’apprentissage visé, est reportée à la maison, créant des inégalités entre élèves. La classe inversée apporte une réponse à ce problème en replaçant dans la classe l’activité de construction des connaissances. C’est pourquoi il devrait y avoir une réflexion sur les « devoirs » avec la mise en place de ce projet. Et si on proposait aussi et surtout des heures de lecture libre ? Ça on adorerait !

Revenons aux « devoirs ». On peut distinguer quatre types de travaux personnels demandés aux élèves :

  • les exercices de découverte et de construction des connaissances,
  • les exercices d’application et de révision,
  • les travaux de mémorisation,
  • les recherches et lectures.

Les premiers doivent être faits en classe avec l’accompagnement de l’enseignant qui les a mis en place. Les seconds peuvent certes être faits en « étude » mais ils peuvent aussi être faits dans le cadre de la classe, peut-être au moins dans un premier temps. Tous les élèves n’ont pas forcément besoin des même exercices d’application. Et il est bien plus facile de différencier les exercices selon les besoins quand on ne les externalise pas. Les plans de travail (issus de la pédagogie Freinet) sont alors une bonne solution.

Finalement, avec ce dispositif « devoirs faits », il y a un risque de voir tous ces travaux reportés à l’extérieur de la classe alors que les pratiques commençaient à évoluer dans le bon sens dans ce domaine, notamment dans le cadre des heures d’accompagnement personnalisé.

Laurent Fillion
Professeur d’histoire-géographie en collège


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