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N° 523 - Le climat scolaire

Des messages clairs pour coopérer

Sylvain Connac

Une classe coopérative est une classe où les élèves coopèrent. C’est aussi une classe où le désordre est potentiellement plus grand, tout du moins si rien de précis ne vise à l’estomper. Les messages clairs aident à instaurer une vraie coopération sans mobiliser l’enseignant pour gérer le climat de la classe.

Faire coopérer les élèves génère tout naturellement plus de conflits entre eux, plus de bruit, moins d’écoute attentive des paroles de l’enseignant ... bref, un espace de travail avec un climat tout sauf serein. Coopérer induit plusieurs libertés : parler, se déplacer, choisir, changer, chercher, utiliser différents matériels, ... ce qui laisse place évidemment à davantage d’échanges entre les élèves, donc certainement à plus de « chicanes », à davantage de déplacements, donc probablement à plus de bruit...

Une solution simple serait d’éviter que les élèves coopèrent, option que certains collègues désabusés ont malheureusement choisie. Ils développent donc des pédagogies sans trop d’interactions, ce qui agit sur l’intérêt que les élèves prennent à venir en classe ou en cours, et donc le climat qu’ils y ressentent. D’autres enseignants parviennent pourtant à autoriser une véritable coopération entre élèves, sans pour autant voir leur activité enseignante ordinaire débordée par la gestion des conflits ou l’entretien du calme, principalement en raison d’une institutionnalisation des relations. L’usage des messages clairs en est un exemple.

« J’ai besoin de te faire un message clair »

Léo (à Sarah) : « Ce que tu m’as fait, m’a fait souffrir. J’ai besoin de te faire un message clair. »
Léo et Sarah se rendent dans le coin bibliothèque de la classe, à l’abri des regards. Cela ne dérange pas, c’est un moment de travail personnel.

Léo : « : Je vais te faire mon message clair. Quand tout à l’heure tu as rigolé parce que je m’étais trompé, ça m’a fait honte devant toute la classe. Est-ce que tu m’as compris ?
- Sarah : Mais je me suis pas moquée, j’ai juste rigolé !
- Léo : Oui, mais ça m’a fait honte. J’ai pas envie qu’on rigole quand je me trompe.
- Sarah : Je voulais pas te faire honte, ça me faisait rire ce que tu disais. Et puis j’étais pas la seule.
- Léo : D’accord. Qu’est-ce que tu me dis alors ? »

Si vous pensez que Sarah va s’excuser, allez en 1. Sinon, allez en 2.

1 – Sarah : « Ben, je ne recommencerai pas. J’ai compris ce que tu m’as dit.
- Léo : D’accord. »

Les deux élèves retournent en classe, le conflit est résolu.

2 – Sarah : « Je te dis rien de spécial. On a le droit de rigoler quand même ! Et puis c’est toujours à moi que tu veux faire un message clair. T’es un bolos, toi !
- Léo : Ben je vais me plaindre sur le cahier alors. »

Les deux enfants retournent en classe. Le conflit n’est absolument pas résolu. Avant de s’asseoir à sa place, Léo se rend près du tableau, ouvre un cahier et note quelques mots. Chacun reprend ensuite ses activités. Les autres élèves n’ont pas prêté attention à cet événement.

Ce cahier est celui des plaintes. Il est régulièrement ouvert par l’enseignant de la classe. Il lui sert à régler les conflits entre élèves, après qu’ils ont vainement effectué un message clair. Son intérêt est double : différer le traitement du problème (et donc en atténuer la charge affective) et ne pas oublier le conflit (pour éviter qu’il dégénère).
Lorsque l’enseignant intervient ensuite, c’est au regard des règles de la classe :

  • Il écoute les deux avis
  • Enonce un rappel à la règle enfreinte (ici « On ne se moque pas »)
  • Si besoin, pose une sanction éducative (Prairat, 1997), dont le but est de rappeler l’existence des règles.

Non-violence et autonomie

Le message clair correspond donc à un outil de traitement non-violent et autonome des petits conflits que les élèves rencontrent. Il a été introduit en pédagogie par D. Jasmin en 1994 dans son ouvrage sur le conseil de coopération. Il est une déclinaison simplifiée des pratiques de communication non violente (Rosenberg, 1999), adaptée à des enfants. Rappelons que l’agir non-violent se distingue clairement des trois solutions naturelles face à la violence (Laborit, 1976) : fuir, se soumettre et agir violemment. Etre non-violent, c’est agir de manière formelle en refusant l’une de ces trois voies, afin de susciter chez la personne à qui s’adresse ce geste une démarche de conscientisation de son acte.

Le message clair est utilisé de manière autonome pour déclencher chez ses utilisateurs des apprentissages authentiques. Il facilite ainsi l’intervention des élèves, sans la présence des adultes. Ceux-ci sont présents si le message clair n’aboutit pas, comme dans l’option 2 de Léo et Sarah. Il arrive souvent que des élèves formés au message clair l’exportent dans leurs familles et ainsi transfèrent et adaptent cette technique ailleurs qu’à l’école. De par son authenticité, le message clair prépare des adultes en mesure de pouvoir faire face à l’adversité sans se dénigrer ni chercher à détruire l’autre.

Apprendre les messages clairs

Pour que des élèves utilisent de manière autonome un message clair, il est nécessaire qu’ils y aient été formés. Quelques séances en début d’année peuvent suffire. Elles s’articulent autour de plusieurs pôles :

  • Le sens du message clair (à quoi sert-il ?)
  • Le vocabulaire des émotions (avoir les mots pour dire)
  • La formulation d’un message clair (quelle est la technique verbale ?)
  • Les conduites à tenir si le message clair ne suffit pas (ce que fait Léo dans l’option 2)

J’ai eu la chance d’accompagner une étudiante qui a effectué son mémoire sur l’impact du message clair dans une classe de cycle 3. Elle a systématiquement assisté à tous ces moments pendant plusieurs semaines. Au final, son étude a pu mettre en avant que plus de 8 conflits sur 10 avaient trouvé résolution par le message clair. Un conflit sur les 2 qui ont été reportés sur le cahier de plaintes, a été oublié. L’enseignant a donc été amené à traiter, en moyenne et dans ce contexte, 1 conflit sur 10. Autant dire que le message clair soulage considérablement la charge de conduite de classe d’un enseignant. Il peut donc se concentrer davantage sur l’accompagnement des élèves dans les apprentissages et envisager l’ouverture des libertés nécessaires pour la coopération.

Sylvain Connac
Enseignant-chercheur en sciences de l’éducation, université Paul Valéry, Montpellier

 

A quoi sert le message clair ?

 

Consigne : relie chaque situation à ce qu’il convient de faire

  • Plusieurs enfants me menacent
  • Plusieurs enfants ne veulent pas que je joue avec eux
  • Quelqu’un embête ma petite sœur et elle me le dit
  • Un adulte entre dans l’école et frappe un enfant
  • Un élève rigole avec un autre
  • Un enfant amène à l’école un objet très dangereux
  • Un enfant fouille dans mon cartable et prend ma calculette
  • Un enfant insulte violemment ma famille
  • Un enfant me bouscule et ne s’excuse pas
  • Un enfant me raconte une blague
  • Un enfant me bouscule sans faire exprès et s’excuse
  • Un enfant me demande du goûter pour la 10e fois
  • Un enfant me demande du goûter
  • Un enfant me dit un diminutif (Ex : « Tom »)
  • Un enfant me parle et me dit un surnom
  • Un enfant se moque de moi après lui avoir fait plusieurs messages clairs

Ce qu’il convient de faire :

  • Ne rien faire
  • Faire un message clair
  • Utiliser le cahier de critiques
  • Prévenir un adulte

 

Pour en savoir plus
Le vocabulaire des émotions : à partir des travaux de Paul Ekman, 1994.
Noter qu’un message clair peut également se faire avec une émotion agréable.

Sur la librairie

 

Le climat scolaire
Qu’est-ce qu’un bon climat scolaire ? Est-ce lorsque les élèves répondent à notre fantasme du «  bon élève  » ? On ne peut nier l’impact qu’il a sur les personnels et les élèves. Se sentir bien ou mal à l’école détermine en profondeur le parcours que l’on y mènera.


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