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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Coopérer au second degré

Guillaume Caron

15 janvier 2015

Pourquoi la classe coopérative cesserait-elle à l’orée du secondaire ? Guillaume Caron, enseignant en mathématiques dans un collège en éducation prioritaire de Calais, nous raconte que la coopération s’inscrit dans la vie de classe d’une sixième comme un chemin qui naturellement se trace.


L’idée de la classe coopérative est née, presque naturellement, d’une réflexion sur l’évaluation. « Il fallait que je revoie ma façon d’évaluer, alors je me suis tourné vers les ceintures de compétences ». Une enseignante de français l’a rejoint dans sa démarche et à petites touches, le système s’est mis en place pour, à la rentrée 2014, aboutir à une sixième pas comme les autres mais totalement intégrée dans le collège.

Professeur depuis huit ans, Guillaume Caron a été dès le début de sa carrière confronté à une réalité de sa profession différente de ses représentations initiales. Son année de stage exercée auprès d’une quatrième en alternance a été compliquée. Une journée par semaine en entreprise, des difficultés scolaires, l’expérience a bousculé les certitudes mais ouvert la voie à des réflexions pédagogiques. « Cela m’a permis de comprendre que le métier n’était pas celui que j’imaginais lorsque j’étais élève ». L’année suivante, les questions posées trouvent des réponses dans des formations suivies sur des contenus disciplinaires et des stages transversaux sur l’évaluation, la pédagogie institutionnelle. Les perspectives s’ouvrent pour envisager autrement la façon d’enseigner au quotidien pour des élèves dont les profils et les réalités sociales éloignent d’un canon scolaire où les recettes traditionnelles feraient merveille. « Je ne l’aurais pas perçu de la même façon l’année de ma titularisation, tout cela a nourri mon expérience par la suite ». Et la suite, c’est l’arrivée dans un collège en éducation prioritaire de Calais.

Au départ, il y eut donc l’idée de ne plus évaluer par les notes, de proposer un portfolio, et autour, de multiples initiatives présentes dans un établissement où le constat des difficultés fait naitre des envies de créer des solutions. « Au début notre projet s’appelait « 6e sans notes. C’était une erreur de mettre en avant l’absence de notes, ce qui peut faire peur alors que c’est ce qu’il y autour qui est important ». Pour mobiliser ses collègues, Guillaume Caron choisit donc comme thème la classe coopérative. Il sait déjà que quelques-uns sont partants et pour constituer une équipe il pose une affiche dans la salle des professeurs pour la compléter. L’adhésion au projet est essentielle pour qu’il réussisse, sans injonction et sans obligation. Alors pour certaines matières, il a fallu convaincre, obtenir un « je veux bien essayer ». Dans le dialogue préliminaire avec le chef d’établissement, la composition d’une équipe complète a été établie comme un préalable. Des enseignants s’engagent, d’autres s’impliquent moins, l’important est de construire avec la sensibilité de chacun. L’expérience s’inscrit dans les contraintes du secondaire avec une dizaine d’intervenants, des cours bornés par l’emploi du temps et la sonnerie qui met un terme à des séances qui demanderaient à être poursuivies. La classe est à l’extérieur une classe comme les autres. « On ne voulait pas trop chambouler l’organisation du collège pour ne pas susciter des réticences ». Aucun moyen supplémentaire n’a été affecté par rapport aux autres classes de l’établissement, le changement est insufflé par une manière autre d’apprendre, d’enseigner et d’évaluer.

La classe coopérative est inspirée de la méthode Freinet et de la pédagogie institutionnelle, en reprend des principes dans le cadre du secondaire. Pour chaque élève un plan de travail est établi pour trois semaines en mathématiques et en français. Une plage hebdomadaire de deux heures est organisée pour des séances de travail individualisées coanimées par Guillaume Caron et l’enseignante de français, impliquant une autre classe de sixième. Des fiches d’exercices, des travaux libres sont proposés aux élèves et l’entraide institutionnalisée. Un conseil coopératif se déroule une semaine sur deux pendant l’heure de vie de classe. « C’est un temps de régulation où les choses sont mises sur la table ». Il est aussi le moment où les métiers d’élèves sont choisis et distribués. Le métier de rédacteur en chef du blog de classe est parmi eux celui qui fait le lien entre les matières, les cours et avec l’extérieur. Dans le blog, la classe se raconte. Élèves, enseignants, parents y lisent ce qui se tisse, ce qui s’apprend. Les articles sont relayés sur les réseaux sociaux et reçoivent en écho des remarques, des échanges. Des correspondances se construisent. Côté parents, les retours sont positifs sur ce lien simple avec le collège et les visites sont fréquentes. Pour les élèves, savoir que leurs écrits sont publiés est motivant. « Ils se rendent compte aussi que cela demande du travail, qu’il faut parfois corriger, revoir, publier en différé ». Les enseignants lisent dans le blog le récit des apprentissages réalisés dans les autres matières, relisent, apportent des éléments lorsque ce sont leurs cours qui sont le support de l’article.

L’absence de notes est également partagée par l’ensemble de l’équipe. Les ceintures de compétences ont été adoptées. Le premier conseil de classe a fait ressortir une qualité relationnelle propice au progrès. « C’est une classe où chacun arrive à prendre la parole, personne n’a peur de parler ni de se tromper ». Le constat n’est pas anodin dans un collège où la réflexion sur le futur projet d’établissement comprend un volet sur des compétences psycho-sociales. L’estime de soi, le respect sont des dimensions à visiter, à développer pour favoriser la réussite scolaire. L’expérience est sans doute possible parce que la prise de conscience des difficultés rencontrées par les élèves est réelle. « En salle des profs, on pourrait seulement constater les mauvais résultats. Mais là, cela donne envie de faire bouger les lignes ». Le chef d’établissement a apporté son appui, fait confiance à l’équipe. L’expérience pourrait s’étendre au niveau supérieur pour que les élèves poursuivent la classe coopérative en cinquième et, si les contraintes des options le permettent, au-delà. Elle est suivie avec attention par l’inspecteur pédagogique (IPR) référent pour le réseau d’éducation prioritaire et par le Cardie. Elle sera partagée, en particulier lors de la journée académique sur l’innovation, pour que des éléments puissent être repris par d’autres. D’autres classes coopératives existent ailleurs comme à la Ciotat ou à Mons-en-Baroeul, étendues parfois à l’ensemble de l’établissement. Ces initiatives sont autant de prolongements d’une méthode qui a fait sa preuve en premier degré et attirent un intérêt croissant.

A travers la classe coopérative, c’est aussi une autre façon d’exercer son métier d’enseignant qui se dessine. « J’ai le sentiment d’accompagner les élèves y compris dans leur intégration sociale plutôt que de courir derrière un programme » constate Guillaume Caron qui rajoute « les élèves ne sont pas des coquilles vides mais des personnes qui interagissent avec leur environnement, avec les autres ». Alors dans cette réalité faite de surprises et de découvertes, de construction à tâtons en mode collectif, la profession d’enseignant n’est pas telle qu’il le pensait, mais différente, plus riche encore, « un vrai bonheur au quotidien » qu’il partage et diffuse à son tour.

Monique Royer


Le blog de Guillaume Caron
http://guillaumecaronmaths.wordpress.com

Le blog de la classe
http://lewebpedagogique.com/sixieme6

Le cercle des Cahiers Pédagogiques
« Pédagogies coopératives dans le second degré »