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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Changer les choses de l’intérieur

Pascal Thomas

21 septembre 2017

Le métier de chef d’établissement est de ceux dont les représentations brouillent le rôle. Entre injonctions verticales et nécessité de mener au mieux un vaisseau animé par des personnes diverses, élèves, personnels, parents, vers le cap de la réussite scolaire, la fonction se vit dans un quotidien mouvant. Pascal Thomas, principal du collège Mont-Bar à Allègre en Haute-Loire, mise sur le collectif et les projets pour atteindre le cap en n’oubliant personne sur les rives.


Il se réfère à son passé « d’élève exécrable », aux belles rencontres faites avec des enseignants et une conseillère principale d’éducation, aux mains tendues et à la confiance qui l’ont empêché de tomber tout à fait dans le mauvais versant de l’adolescence. A sa sortie du collège, après sa deuxième troisième, il lance à sa CPE en guise de remerciement « je ferai le même métier que vous ». Des années après, à l’heure de sa titularisation dans cette fonction, il la retrouve comme tutrice. Auparavant, il aura travaillé en tant que maître auxiliaire, appréciant le métier mais fuyant les études et les concours. Pendant sept ans, il exerce ainsi son métier, changeant de poste lorsqu’un titulaire est nommé, quelle que soit la qualité du travail mené dans des contextes qui ne sont pas des plus faciles.

Et puis un inspecteur général qui faisait le tour des établissements sensibles le convainc qu’il faut franchir le pas de la titularisation pour pouvoir poursuivre, que le statut de maître auxiliaire ne peut être que provisoire. Son chef d’établissement le soutient, veille à l’aménagement de son emploi du temps pour préparer le concours qu’il réussit. Il occupe plusieurs postes de CPE pendant dix ans et c’est au contact d’une cheffe d’établissement, qu’il qualifie de « hors norme », que l’idée de devenir personnel de direction germe dans son esprit. L’envie d’aller plus loin, d’initier des projets, prend le dessus même si « l’aspect hiérarchique me posait problème, je n’étais pas à l’aise avec ça. J’avais du mal à rester dans le cadre. »

Il réussit le concours dès le premier tour sans trop y croire. Il est nommé adjoint dans un établissement en réseau associant un collège en réseau d’éducation prioritaire et le collège René-Cassin de Loos-en-Gohelle dont il prend la tête. « C’est un univers que je connaissais un peu. En tant que CPE, j’étais proche de tout ce qui est administratif mais je me suis rendu compte que j’avais pas mal à apprendre en pédagogie. » Il échange avec les enseignants, partage les questionnements et les projets. Il rencontre une équipe investie dans un établissement situé dans un environnement complexe. Il apprécie sa fonction, les initiatives qui se développent autour du socle, des compétences, du climat scolaire. Au bout de deux ans, le réseau cesse, il reste en faisant fonction de chef d’établissement à part entière grâce à l’intervention conjointe du principal du réseau et de la directrice académique adjointe. Il part ensuite pour un collège calaisien de centre ville dont il s’attache à améliorer l’image injustement dégradée pour augmenter le nombre d’élèves. Depuis la rentrée 2017, il est le principal du collège Mont-Bar à Allègre, un établissement en réseau avec deux autres EPLE, en milieu rural.

Cohérent dans l’atypique

Il regarde son parcours depuis son premier poste de maître auxiliaire comme un chemin cohérent, marqué par des lieux d’exercice particuliers, atypiques. Le premier était un lycée d’enseignement professionnel qu’un de ses collègues avait qualifié de « conte des mille et une nuits qui aurait mal tourné ». Il est passé ensuite dans un lycée pro en milieu rural, dans un collège coupé en deux par une route départementale, il a découvert les réseaux d’établissements à Loos-en-Gohelle. A Allègre, il retrouve des dimensions qu’il a déjà vécues, jusqu’au thème des établissements de moyenne montagne en réseau rural qui avait été proposé à l’écrit du concours au poste de chef d’établissement.

Au fil de ses expériences, il a forgé son approche et sa méthode, fait de la réussite des élèves le premier de ses objectifs et du travail collectif son vecteur de management. Son passé d’élève en difficulté et les mains tendues pour qu’il ne soit pas définitivement décrocheur ne sont pas étrangers à sa façon de vivre et de faire vivre son métier. « À l’école c’était difficile, à part de rares disciplines, quand le prof captait qu’il y avait un potentiel caché sous la surcouche de pitreries diverses. C’est pour cela que je suis très attaché à la bienveillance ». Il parle aussi de la motivation que cette bienveillance lui a donnée, de cette envie d’être ainsi à son tour, un personnel du système éducatif qui accompagne, s’attarde sur ceux qui ne se sentent pas à l’aise dans le modèle proposé jusqu’à le fuir. Il explique l’envie de devenir chef d’établissement pour «  impulser, changer le regard des collègues, amener à changer le regard sur les élèves que l’on retrouve convoqués dans les bureaux ».

De l’humain avant toute chose

Ses méthodes de travail sont essentiellement basées sur le rapport humain, avec le même souci de la bienveillance envers les élèves comme avec les adultes. Il est « sur le pont du matin au soir », à la grille du collège pour dire bonjour aux collégiens, échanger avec les parents, avec les personnels, avec les chauffeurs de bus, répondre aux questions, régler simplement des problèmes. Il mise sur les projets construits en collectif, en donnant de la place à tous. « Pour moi le regard de l’agent de service est aussi important que celui du prof, du CPE, des assistants d’éducation, des parents, des élèves. »

Il se dit « viscéralement attaché au service public » et regarde comment montrer que son collège vaut largement les établissements privés qui l’entourent. Il sait que cela passe par de la communication, par un site Internet attractif, par de bonnes relations avec la presse, par une valorisation des initiatives, mais aussi par une disponibilité envers les parents d’élèves et les partenaires. Il raconte les deux divisions recréées à Calais au bout de quatre ans grâce à l’implication collective de l’équipe et aux réussites des projets menés qui se sont sues.

Là, c’est la réforme du collège qui avait été saisie avec la volonté de « la lire de façon positive plutôt que de bloquer sur ce qui était compliqué, lever les interrogations en les considérant comme des leviers pédagogiques dans l’intérêt des élèves ». De la réflexion collective était ressortie, par exemple, la création de groupes et d’accompagnement personnalisé pour renforcer l’apprentissage de l’anglais avec des élèves volontaires. Des enseignements pratiques interdisciplinaires ont aussi été mis en place comme sur la thématique du street art où français, anglais et arts plastiques avaient été mêlés. Le bilan des projets a été fortement positif, par la réussite du travail produit par les élèves mais aussi par le plaisir des enseignants à créer, animer les initiatives.

Changer les choses

« J’aime beaucoup le métier de chef d’établissement car il donne la possibilité de changer les choses de l’intérieur ou permettre de poursuivre dans de bonnes conditions. Des enseignants qui baissent les bras, il y en a un ou deux par établissement. Le plus souvent, les profs sont investis, motivés quand tu les soutiens, que tu permets de tenter. » Il a confiance dans les expérimentations, prône l’analyse des échecs et des réussites pour progresser.

Au collège Mont-Bar, il perçoit déjà tous les projets existants ou à naître, les expérimentations auxquelles l’équipe contribuera. Le premier travail concerne l’identité de chaque établissement et du réseau, pour la construire, l’enrichir en collectif. Le collège est identifié comme pilote en tant qu’école éloignée en réseau (EER) dans une opération inspirée d’une expérience québécoise d’utilisation du numérique pour réduire l’isolement. Il participe déjà à une expérimentation pour une orientation axée sur le respect du choix de la famille. Le nouveau principal aimerait explorer la liaison CM2-6e.

Et puis, il y a des initiatives installées comme les interventions en formation des jeunes sapeurs pompiers ou la classe foot après l’école. Avant les vacances de la Toussaint, comme dans chaque établissement qu’il a dirigé, il fera passer une enquête auprès des personnels et des élèves afin qu’ils citent cinq points positifs et cinq points à améliorer. « C’est une enquête qui permet d’améliorer les choses, même petites, pour changer le climat scolaire, voire commencer à construire un projet d’établissement. »

Engagement

Pascal Thomas définit son engagement dans l’éducation comme celui d’un « combat pour transformer l’école de l’intérieur, semer des petites graines, créer des petites oasis pédagogiques ». Il évalue son travail comme réussi lorsque dans son établissement, les élèves, les personnels, les parents se sentent bien, lorsque le climat scolaire est apaisé. Et lorsqu’il s’en va, son ambition est de « laisser une maison bien tenue, qui fonctionne avec des gens qui s’y sentent bien ».

Il voudrait simplement exercer son métier avec moins d’injonctions, moins de cadres contraignants, avec du temps et des moyens attribués suffisants pour développer et conforter les projets. Il aimerait plus de confiance quitte à utiliser des indicateurs et des outils de suivi plus poussés pour évaluer les initiatives et rendre compte. Lorsqu’il regarde l’avenir, c’est d’ailleurs vers des fonctions d’accompagnement et de conseil qu’il aimerait évoluer, en restant toujours au sein du système. Inspecteur ou proviseur vie scolaire peut-être, mais cela c’est pour plus tard, car aujourd’hui il vit à plein et avec plaisir le métier de chef d’établissement.

Monique Royer

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C’est une évidence, nous travaillons tous en équipe : dans l’établissement, autour d’une classe, pour un projet, sur un cas particulier d’élève… Hors du collectif, point de salut ! Est-ce si sûr ?

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