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Recension parue dans le N°443 de mai 2006

Analyser ses pratiques professionnelles en formation

Florence Giust-Desprairies (dir.), Créteil : CRDP, collection « Professeur aujourd’hui » CRDP-IUFM.

5 mai 2006

Dans l’excellente collection « Professeur aujourd’hui » (qui a déjà fait paraître Pourvu qu’ils m’écoutent et Pourvu qu’ils apprennent), l’IUFM et le CRDP de Créteil nous proposent un nouvel ouvrage, bilan d’un chantier en perpétuelle effervescence. Après la phase des pionniers (1990-2000), celle de l’institutionnalisation de l’analyse de pratiques nécessite des retours réflexifs et critiques d’autant plus fréquents et exigeants que l’on risque de brûler ce qu’on a adoré avant même que de l’avoir réellement mis en place.
Une première précaution s’impose : « L’approche proposée est celle d’une analyse des situations professionnelles et non des seules pratiques qui nous semblent, elles, devoir être toujours restituées dans des contextes et des enjeux. » (p. 13). Les situations sont ainsi travaillées selon une logique de distillation fractionnée : le premier étage est constitué de la pratique d’analyse de pratiques que surplombe un second niveau où les exigences de l’écriture, récit et analyse, contribuent à la formation des formateurs mais aussi au développement d’une épistémologie de la formation « dans une orientation clinique psychosociale » (p. 14). Le malaise enseignant provient d’une tension forte entre les représentations de l’école de la République, rationnelle et normée, et la réalité qu’ils rencontrent au quotidien. Quels repères pour enseigner dans un environnement aussi mouvant et incertain ? L’originalité de cette œuvre collective réside dans une analyse psychosociale renouvelée par les auteurs sous la férule de Florence Giust-Desprairies. Pour échapper aux reproches justifiés adressés à la trop grande généralité des analyses initiées par André de Peretti et Jacques Ardoino, l’unification se fait autour de l’élaboration individuelle et psychique de situations sociales complexes.
La crédibilité de la démarche vient de cette centration sur les modifications des représentations qui mobilise les ressources du groupe, respecte les aléas du récit et traite la complexité par la multidimensionnalité des situations qui va bien souvent de l’invisible, l’Éducation nationale, au plus évident, l’individu dans la situation éducative, en passant par l’établissement et la classe, dans leurs dimensions spatiale et historique. Chaque formateur présente son expérience selon un ordre bien établi : le récit puis le questionnement qui permet de développer l’intelligibilité de la situation. Enfin, vient le temps des divergences : faut-il chercher des solutions quitte à dériver vers le jugement ou le conseil ou se contenter d’utiliser le groupe comme un « déversoir et un contenant » ? Les références aux travaux de Roger Bion et de Serge Boimare confirment l’orientation clinique mais aussi groupale de la démarche.
Les récits se succèdent et montrent que l’implication des participants, voire de l’animateur, détermine un complexe fait de transfert et de contre-transfert dont les effets se font sentir quand l’analyse de pratiques est à son tour analysée : « Je n’étais plus dans l’accompagnement, je m’étais placée en avance sur le groupe, sans laisser advenir le travail lui-même. » (p. 128) Ce qui donne l’occasion de poser la question des apports théoriques dans les analyses de pratiques et permet de les repérer comme élément d’un dispositif de formation. L’analyse de pratiques n’est pas l’alpha et l’oméga de la formation professionnelle mais un élément central, fondamental, à partir duquel on peut penser ensemble la profession, le métier d’élève, de professeur et de formateur, voire de chercheur.
Chaque chapitre de cet ouvrage donne un éclairage différent mais cohérent sur l’intérêt de l’approche monographique, ou les apports de tel ou tel dispositif comme le groupe d’entraînement à l’analyse de situation éducative (GEASE) dont on évalue les effets : « Le groupe ne se présente donc pas comme un lieu de “remédiation” pour ceux qui auraient des difficultés (il peut l’être, bien sûr, par les effets qu’il produit) mais plutôt comme un espace de formation par la démarche réflexive. » (p. 197)
Cet ouvrage opère une révolution en liant formation et professionnalisation dans une dynamique où « le sujet est considéré comme agent essentiel de son évolution » (p. 204). Au moment de l’intégration des IUFM dans les universités, cette observation mérite d’être retenue et prise en considération pour faciliter « la conduite du changement » (ibid).

Richard Etienne


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