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Renversons les cours de sciences économiques et sociales !

Séance en classe renversée. D.R.
Et si des élèves prenaient la place du prof ? Expérimentée de concert dans plusieurs lycées en SES, la classe renversée met l’élève dans la posture d’enseigner à ses pairs un savoir qu’il ou elle aura préalablement travaillé à la maison, grâce à des supports préparés par le professeur. Un levier pour motiver et impliquer davantage les élèves dans leurs apprentissages, tout en les préparant à l’enseignement supérieur.
« Il n’y a pas de meilleure façon d’apprendre que d’enseigner ! » aurait écrit Sénèque dans une lettre à Lucilius. La pratique de la classe renversée serait alors une solution pour favoriser l’apprentissage des apprenants. Cette méthode consiste à ce que des élèves enseignent aux autres élèves.
Précisons que nous savons que certains considèrent qu’un cours traditionnel conduit par un professeur pourrait être plus structurant et plus utile aux élèves. Pour autant, les enseignants disposent généralement de peu de pistes pour que les élèves apprennent hors du cours. C’est nettement le cas en SES (sciences économiques et sociales), matière pour laquelle ce travail personnel est une condition nécessaire pour bien connaitre les concepts.
La classe inversée constituerait un premier pas vers l’engagement des élèves pour apprendre, l’enseignant accentuant ainsi son rôle de « professeur ressource ». Cela consiste à ce que l’élève intègre le cours à la maison, le plus souvent grâce à des vidéos explicatives des concepts (parfois réalisées par leur enseignant), pour ensuite, en classe, faire essentiellement des exercices, ce qui permet au professeur de mieux différencier sa pédagogie.
Inspirée de la pédagogie inversée, la classe renversée va bien au-delà. En effet, en plus de répondre à un questionnaire à l’aide d’un support (la plupart du temps, une vidéo), les élèves préparent en profondeur une prestation pédagogique face au groupe classe.
Nous sommes huit enseignants de SES, de plusieurs lycées, à avoir expérimenté cette classe renversée, avec près de 250 élèves au total. Voici comment nous l’avons menée.
Un dossier de ressources est constitué par l’enseignant ou l’enseignante, accessible via l’ENT (environnement numérique de travail), avec un contenu classique : titre, plan, objectifs d’apprentissage et notions visées, transversalités envisagées, parties 1, 2… n, avec une vidéo et des questions, des exercices d’application en évaluation formative, une synthèse par partie (schémas d’implication ou textes à trous) et une synthèse générale.
Tout comme en classe inversée, en travail personnel hors du cours, un élève volontaire (ou désigné par le professeur) doit s’appuyer sur un support (la plupart du temps une vidéo) pour répondre à une série de questions. Puis il envoie ses réponses au professeur via l’ENT. Ce travail ne concerne que l’élève animateur de séance. L’enseignant, après avoir lu les réponses de l’élève, lui renvoie un corrigé-type afin que ce dernier s’ajuste.
Lors de la séance qui suit, l’élève « animateur » a pour mission de présenter son travail de préparation en jouant véritablement le rôle de professeur.
Pour commencer, il déroule la vidéo prévue par l’enseignant, fait des pauses chaque fois qu’il juge que ses pairs sont à même de répondre à des questions sur des définitions, des concepts, à sa guise. Il évite de donner directement des réponses quand la classe a du mal à trouver celles attendues. Il s’efforce alors de reformuler. Il peut aussi utiliser le tableau pour expliquer, agrémenter « son cours ». C’est ainsi que vont naitre des échanges interactifs entre les élèves.
De son côté, le professeur ne se contente pas d’observer passivement, il occupe une fonction « ressource » et « régulateur » si les échanges dérivent ou mettent en exergue des incompréhensions. Il est donc en droit de compléter des réponses, de prendre des exemples inédits, de réexpliquer des concepts, d’apporter des faits d’actualités liés au cours, de prodiguer des conseils de tous ordres à l’élève chargé du travail de présentation mais aussi au reste de la classe. Il peut en outre faire des remarques sur la posture et l’élocution de l’animateur de la séance.
Vient ensuite la phase de retranscription au fur et à mesure des réponses données. Il va de soi que les élèves doivent être équipés à minima d’un ordinateur ou d’une tablette, afin de pouvoir lire et compléter le document de base créé par le professeur. Un partage en ligne se fait ensuite pour les élèves absents et pour ceux (par exemple des élèves à besoin particulier) qui étaient en difficulté pour bien recopier les réponses.
Enfin, un questionnaire sous forme de quiz ou de mots croisés – le plus souvent prévus par l’enseignant dans le dossier de l’élève-animateur – peut alors être utilisé pour tester l’acquisition des contenus étudiés.
L’élève qui joue le rôle de professeur évalue son propre travail au moyen d’une grille multicritères élaborée par le professeur. Puis il envoie ses points forts et ceux à améliorer à son enseignant qui confirme ou infirme ce qui est écrit.
GRILLE D’EVALUATION ORAL DE COURS
Ainsi, d’après notre étude, la pratique de la classe renversée en SES semble conduire à un meilleur investissement à la maison. Principalement parce que l’élève qui présente se sent responsabilisé vis-à-vis de ses pairs, selon les témoignages de nos élèves, ce qui le pousse à fournir un effort plus dense pour intégrer le contenu du cours. C’est en ce sens que cette méthode développerait des capacités cognitives réelles.
Nos résultats tendent à prouver que les mécanismes seraient mieux intégrés grâce à l’utilisation de la vidéo qui peut être revue par les élèves quand ils ou elles le souhaitent à des fins d’éclairage et de réexplication. Les savoirs et savoir-faire seraient alors reproduits avec moins d’erreurs lors des épreuves composées et, dans une moindre mesure en dissertation, étant donné que l’exigence nécessite un esprit de synthèse.
La classe renversée s’avérerait efficace pour préparer les différents oraux auxquels les apprenants sont exposés. Les bénéfices se situeraient dans l’amélioration de l’aisance à l’oral. En effet, bon nombre d’élèves manifestent des faiblesses sérieuses à l’oral compte tenu de leurs craintes du jugement. La confrontation à ce genre de situations pourrait ainsi les entrainer et diminuer leur angoisse. Cette pratique favoriserait donc la confiance en soi par le développement d’expériences authentiques.
Nous avons aussi repéré une augmentation du respect entre les élèves. De plus, certains anciens élèves nous ont rapporté qu’ils utilisent cette méthode dans l’enseignement supérieur, en formant des groupes de pairs ad hoc.
En classe de 1re et de terminale, les appréhensions de ceux qui présentent la vidéo sont bien souvent vite estompées. Le degré d’attention des autres augmente, grâce à l’intérêt que suscite la mise en action d’un pair jouant la fonction occupée de coutume par le professeur. L’interactivité en classe est décuplée et la passivité diminue, nous l’avons tous observé.
| Intérêts | Limites | Préconisations |
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Cependant, il conviendrait de varier les méthodes pédagogiques. En termes cognitifs, la classe renversée serait insuffisante si les élèves n’effectuent pas le travail de préparation – ce qui arrive assez peu à vrai dire – ou ne réétudient pas leur cours. Elle se montre plus difficile à mettre en œuvre dans les classes à effectif important, faute de temps. Elle gagnerait à alterner avec d’autres formes d’actions pédagogiques, pour réduire les effets de lassitude.
La classe renversée mériterait donc d’être utilisée brièvement dès la classe de 2de (ou avant). Elle ne serait pas la panacée, mais une des méthodes de laquelle ressortent de nombreux avantages particulièrement visibles dans l’implication et l’interaction des apprenants. Elle serait donc un facilitateur d’investissement avec des effets sur les apprentissages.
Enfin, cette pratique n’est pas l’apanage de l’enseignement en SES mais mériterait d’être testée dans d’autres matières. D’après mes observations de formateurs, de discussions sur forum et les entretiens que j’ai eus avec Jean-Charles Caillez, professeur à l’Université catholique de Lille et expert en pédagogie innovante, cette méthode est loin d’être très pratiquée. En SES, la classe inversée est beaucoup plus répandue que la classe renversée. D’ailleurs beaucoup font encore la confusion.
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