Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Parce que nous croyons encore en l’éducation
Xavier Bouchereau et Philippe Meirieu, éditions érès, 2026Parce que nous croyons encore en l’éducation n’est pas un livre que l’on referme en ayant simplement glané quelques idées de plus. Il oblige. Très vite, le lecteur comprend qu’il n’a pas affaire à un entretien de circonstance ni à une juxtaposition de convictions bien installées, mais à une conversation au travail, où les notions se reprennent, se déplacent, se frottent au réel. Philippe Meirieu y déploie ce qui fait depuis longtemps la force de son écriture et de sa pensée, cette capacité à relier l’éducation à une anthropologie, à une histoire et à une politique. Mais l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage tient à la place qu’y prend Xavier Bouchereau. Car il ne se contente pas de relancer. Il engage véritablement le dialogue, le ramène vers les embarras du terrain, vers les jeunes les plus fragilisés, vers des situations qui empêchent la pensée de tourner sur elle-même.
La première partie, consacrée à l’enfance, pose d’emblée le cadre. L’enfant y est envisagé comme statut, comme état et comme processus. Autrement dit, il n’est ni une nature à laisser éclore ni une matière à façonner, mais un être à la fois vulnérable, inachevé et déjà là. La tension entre frustration et promesse, protection et ouverture, accueil et séparation traverse fortement ces pages. Les facilités actuelles y sont sévèrement bousculées. Ni l’angélisme éducatif ni le goût du dressage n’en sortent indemnes.
La deuxième partie est sans doute la plus forte. À partir d’une question presque trop simple : « qu’est-ce que l’éducation ? », le livre retrouve l’un de ses mouvements les plus féconds, cette manière de tenir ensemble ce qu’on oppose d’ordinaire. Intégrer au commun sans écraser le sujet, transmettre sans fabriquer, reconnaître les déterminismes sans s’y soumettre, convoquer la liberté sans faire comme si elle était déjà là. Sur ce terrain, Bouchereau apporte beaucoup. Lorsqu’il insiste sur la violence symbolique, sur les effets de relégation, sur les appartenances de groupe, sur les angles morts de l’institution scolaire, il ne vient pas illustrer Meirieu. Il le pousse, le déplace, l’oblige parfois à préciser davantage. C’est en cela que ce dialogue tient, parce qu’il ne se contente pas d’être harmonieux.
On lira notamment « du Meirieu » sur la tentation fabricatrice, sur l’opposition stérile entre culpabilisation et victimisation, sur la complicité des fatalismes, ou encore sur la manière d’ouvrir des interstices là où tout semble joué d’avance. Le livre rappelle utilement que l’éducation commence peut-être là où l’on renonce aux alternatives faciles, là où il faut tenir dans une même phrase la norme et l’émancipation, la responsabilité et la vulnérabilité, l’exigence et l’attention.
Un point continue toutefois d’interroger en marge de la lecture, et c’est sans doute aussi un signe de richesse. Les auteurs ne présentent nullement les adultes comme des êtres achevés, tranquilles dans leur position. Ils montrent au contraire combien éduquer les oblige eux-mêmes à rencontrer leurs limites, leurs contradictions et leurs fragilités. Mais alors, une question demeure, discrète mais insistante. Si l’on ne peut pas « éduquer » les adultes comme on éduque les enfants sans courir le risque de nouvelles formes de tutelle, que faire de tout ce qui, chez eux aussi, mérite d’être repris, déplacé, travaillé ? Le livre n’élude pas cette question. Il la laisse ouverte. Tant mieux, peut-être.
Les pages sur la pédagogie et sur la responsabilité partagée prolongent heureusement ce mouvement. La pédagogie y apparaît comme un art exigeant de la transmission, irréductible à la technique comme au seul talent personnel. Quant à la coéducation, elle n’est jamais traitée comme une formule creuse ou consensuelle. Elle est pensée à partir de tensions bien réelles entre parents, école, institutions et tiers-lieux. C’est d’ailleurs l’un des mérites constants du livre que de ne jamais rabattre l’éducation sur la seule scène scolaire.
Alors, quelle adresse pour un tel ouvrage ? Certainement pas à ceux qui cherchent des réponses closes, des arbitrages définitifs et le confort d’une pensée bien rangée. Ce livre ne referme rien. Il maintient ouvertes des tensions que d’autres s’empressent trop souvent de simplifier. Cela pourra frustrer les amateurs de clôture. Tant pis, ou tant mieux. Car pour qui considère qu’en matière éducative il faut d’abord viser, selon une exigence chère à Philippe Meirieu, plus de précision, de justesse et de vérité, l’ouvrage touche juste. Il ne soulage pas le lecteur de ses questions. Il les rend simplement plus difficiles à esquiver. Et c’est sans doute là qu’il arrive à un moment juste. Non parce qu’il viendrait distribuer des réponses prêtes à l’emploi, mais parce qu’il redonne du poids à des questions que l’époque écrase trop souvent sous les protocoles, les postures ou les indignations automatiques. On y entre pour lire un dialogue entre un pédagogue reconnu et un éducateur de terrain. On en sort avec une idée plus exigeante de l’éducation, et un peu moins de gout pour les simplifications qui saturent aujourd’hui le débat public.


