Photo Léo Keler

Très tôt passionné par la géographie et les voyages, Alain Keler a sillonné le monde durant cinquante ans avec son appareil photo. Une vie de reportages photo et de rencontres durant laquelle il s’intéresse en particulier aux minorités. Sa vision de l’école est à l’image de son travail : faite de zones d’ombres et de lumière.

Quel souvenir avez-vous de l’école ?
Je suis né en 1945, à Clermont-Ferrand. L’école, pour moi, c’était les années 1950. J’allais à l’école d’application Nestor-Perret, qui était hypermoderne, avec de grandes baies vitrées coulissantes. J’étais fort en géographie, ça m’a passionné très vite. J’écoutais l’émission radiophonique Quitte ou double sur RTL et je répondais souvent aux questions de géo. Qui dit géographie dit voyages : je voulais partir voir le monde. Ma mère avait un magasin : je l’y rejoignais après l’école, elle me faisait réviser. Je me souviens de mon instituteur, M. Colignon : il m’avait à la bonne, et surtout il avait dans sa classe une cage avec un écureuil ! Puis mes parents ont déménagé à Paris, dans le IXe arrondissement. Ils avaient un appartement qui était aussi leur atelier de maroquinerie. J’ai alors fréquenté l’école de la rue de la Victoire. Elle était à l’opposé de mon école clermontoise : triste et sombre, avec un poêle à l’ancienne en guise de chauffage. Alors que j’écrivais droit, on m’a forcé à écrire penché. Cela m’a perturbé. J’ai regretté Clermont et sa clarté.

C’est au lycée qu’est née votre passion pour la photographie ?
Oui. Au lycée Jacques-Decour, je ne travaillais pas très bien, à part en géo et en anglais. Mes parents n’avaient plus le temps de s’occuper de moi. Je crois que j’ai redoublé ma 6e et ma 3e. Ils m’ont alors envoyé en pension dans un lycée d’État à Honfleur, car un de leurs amis y avait mis son fils. C’était un lycée vieillot, étroit, avec de grands dortoirs. Mais je m’y suis fait des copains. Il y avait une salle avec un babyfoot et un poste de télévision en noir et blanc, avec une seule chaine. On avait le droit de la regarder uniquement le jeudi et le dimanche, et exceptionnellement un vendredi : le jour de l’assassinat de Kennedy. Le soir, on captait Radio Caroline sur nos transistors, une radio pirate anglaise offshore qui émettait depuis un bateau dans les eaux internationales. La radio et l’information sont devenues mes passions.

Je m’intéressais aussi à la photographie : avec des copains, on voulait faire un film. On est partis faire des repérages. Je suis revenu avec d’effroyables maux de tête : on m’a diagnostiqué une méningite cérébrospinale. Le lycée a dû fermer, je suis donc devenu très populaire ! Pendant mon séjour à l’hôpital (je suis resté trois jours dans le coma), mes parents m’avaient promis l’appareil photo de mes rêves. Ils ont tenu leur promesse à mon retour à Paris. Au lycée, je n’ai pas eu le bac mais l’envie de devenir photographe ! Mes parents m’ont alors envoyé dans une école parisienne de photo (pas terrible !) pendant deux ans, puis m’ont dégoté un job dans un labo photo du quartier. J’y suis resté trois jours : ce n’était pas ce que je voulais faire !

Quelles ont été vos premières photos ?
Je me souviens de l’été 1962, lors d’un voyage des amitiés franco-allemandes, à Weimar, en Allemagne de l’Est, au cours duquel j’ai pris des photos. Notamment une photo interdite, prise avec mon premier appareil, alors qu’on traversait le rideau de fer en train. Je l’ai faite en me cachant derrière le moniteur. On y voit ce terrain labouré gardé par des militaires, qui était rempli de mines pour empêcher les gens de s’enfuir de l’Est. Ce n’est pas une très bonne photo, mais c’est une photo symbolique, un marqueur de la situation géopolitique de l’époque. Quant à ma première série de photos professionnelles, elle remonte à 1967, lors du coup d’État des colonels en Grèce. Avec des copains, on s’est procuré une voiture et on s’est rendus sur place, quasi sans argent. On a pris des photos de militaires, qu’on a essayé de vendre via une agence, de retour à Paris.

Qu’évoque l’école pour les enfants que vous avez photographiés à travers le monde ?
Les mômes, ça les amusait de poser pour le photographe, comme on le voit dans ma série en Amérique latine. D’autres fois, je ne leur laissais pas le temps de me regarder, afin de capter des moments de vie. Cette photographie de rue, spontanée, furtive, n’est pas propice à la discussion. Les échanges étaient aussi limités par la barrière de la langue. Aujourd’hui, photographier ainsi les enfants n’est plus possible, on serait suspecté de pédophilie. Au cours de mes voyages, j’ai été confronté à des scènes de vie dramatiques. En 1974, après la cérémonie officielle célébrant le premier anniversaire du coup d’État au Chili par Pinochet, j’ai suivi une unité de police en train de faire une razzia sur les enfants des rues, sous le motif que le gouvernement communiste d’Allende ne s’était pas occupé d’eux et qu’il fallait les envoyer dans des centres de rééducation. En fait, c’était souvent des enfants rejetés par leurs parents qui se regroupaient en communauté et vivaient dehors. Beaucoup fumaient, se droguaient à l’éther. Ils auraient sans doute préféré aller à l’école.

Qui sont les trois petites filles en robe en dentelle et chaussées de bottes en plastique ou de claquettes qui figurent sur la couverture de votre dernier livre, Journal d’un photographe ?
Ce sont des petites filles roms. J’ai travaillé durant plusieurs années sur les discriminations envers les Roms, d’abord dans les anciens pays d’Europe de l’Est, puis, plus récemment, en région parisienne. Depuis que la Roumanie et la Bulgarie font partie de l’Union européenne, beaucoup de Roms sont venus en France où ils vivent dans des bidonvilles. Une partie des enfants sont livrés à eux-mêmes, car leurs parents ont besoin qu’ils fassent la manche. Je me souviens d’un jour en particulier où les forces de l’ordre, alors sous l’autorité de Sarkozy, étaient venues procéder à une expulsion. J’ai vu des enfants roms quitter leur maison, qui allait être détruite, pour se rendre à l’école. Pour certains parents, c’est très important d’envoyer les enfants à l’école, pour qu’ils parlent français et qu’ils puissent les aider avec les démarches administratives. Souvent ces parents sont aidés par des associations, qui se démènent pour que les enfants soient implantés dans un endroit et y grandissent, en étant scolarisés. Avec mes photographies, j’ai voulu montrer les conditions de vie de ces familles. J’ai aussi autoproduit un film de trente-cinq minutes : Parias, les Roms en Europe, en 2009. Mon ami Emmanuel Guibert en a, lui, fait une bande dessinée reportage : Des nouvelles d’Alain. J’ai eu beaucoup d’expositions sur cette thématique.

Vous qui n’avez pas eu le bac, vous n’avez jamais eu envie de reprendre des études ?
L’occasion ne s’est pas présentée : j’avais besoin de partir, de voyager, de me rapprocher des gens en les photographiant, ce que je faisais huit mois sur douze quand je travaillais pour l’agence Sygma. Au début de ma carrière, en 1971, au cours d’un voyage en Asie, je suis tombé amoureux d’une Américaine. J’ai saisi l’occasion de la rejoindre à New York, où j’ai vécu plusieurs années comme migrant illégal. Mes apprentissages, je les ai faits sur les routes. Ce ne sont pas des études académiques, mais elles m’ont appris d’autres choses. Mais je regrette de n’avoir pas fait d’études supérieures, notamment de philosophie. Cela m’a manqué dans mes échanges avec d’autres personnes. J’aurais eu une approche différente de la vie, plus intello.

Entretien avec Alain Keler, propos recueillis par Natacha Lefauconnier

Exposition “America” du photographe Alain Keler à la Galerie Fisheye à Paris, le 10 mars 2021.


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