Mesure phare du projet de loi de Dominique de Villepin sur l’égalité des chances, cette mesure, annoncée lors de la crise des banlieues, avait été adoptée le 3 février 2006 après plus de deux jours de débats. Les syndicats enseignants s’y étaient fortement opposés, et nous avions nous aussi réagi à cette mesure qui marquait, de la part du gouvernement, un pas de plus dans la voie du renoncement. « Solution » commode aux difficultés de certains élèves, la mesure ne pouvait qu’accroitre l’exclusion, les études ayant montré que les orientations précoces, loin de réduire les inégalités, ne font que renforcer la sélection sociale et dénotent un manque d’ambition des systèmes éducatifs qui les pratiquent.
Une des surprises de la campagne pour l’élection présidentielle a été de voir l’unanimité des candidats contre cette mesure. A la question posée par la FCPE : « Envisagez-vous d’abroger le dispositif d’Apprentissage Junior ? »
Olivier Besancenot répond par l’affirmative. Il voit dans l’apprentissage dès 14 ans un choix d’élimination des publics populaires et réclame une “scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans. Le programme de José Bové comporte lui aussi l’abrogation de toutes les mesures de « tri social ».
Marie-Georges Buffet estime que ce dispositif est un scandale qui montre bien l’abandon de toute ambition éducative.
Dominique Voynet dénonce dans cette mesure un renoncement du système éducatif à « s’interroger sur les différences d’apprentissage et de réussite, [à] se réformer et à s’adapter aux jeunes tels qu’ils sont. Les Verts proposent « la généralisation d’un apprentissage technique pour tous, au collège, pour différencier positivement les parcours scolaires et un cursus spécifique d’apprentissage à partir de la seconde ».
François Bayrou ne veut pas que la voie de l’apprentissage soit considérée comme la voie réservée aux élèves en difficulté et considère qu’à 14 ans on ne sait pas forcément ce que l’on veut faire dans la vie : des élèves trop tôt orienté vers un métier sont des élèves qui ratent leur orientation.
Ségolène Royal annonce qu’elle supprimera l’apprentissage à 14 ans tout en développant l’apprentissage sous la responsabilité du service public. Elle affirmait la nocivité de cette sortie précoce du système éducatif lors de l’émission de TF1 « J’ai une question à vous poser » en février dernier.
– Surprise, Nicolas Sarkozy se déclare, lui aussi, opposé à l’apprentissage Junior. Il estime que si les enfants ont moins de seize ans, il est trop tôt pour leur faire prendre définitivement une orientation de nature professionnelle.

Une telle unanimité peut surprendre. Mais il faut se rappeler que la mesure a été accueillie très froidement par les milieux professionnels eux-mêmes, peu soucieux de recevoir des jeunes qui, on le sait bien, seront pour la plupart en échec scolaire. Dans une interview parue dans Libération en novembre 2005, Xavier Cornu, directeur général adjoint de l’enseignement et de la formation à la chambre de commerce et d’industrie de Paris, expliquait que lorsqu’un jeune est dans un temps de révolte et non d’intégration, il ne se trouve pas des conditions idéales pour être embauché ! « Un tel dispositif risque donc de se retourner contre lui : si vous le faites entrer en apprentissage en lui expliquant que c’est une «dernière chance», et que le contrat est rompu au bout de trois mois, vous lui plongez la tête sous l’eau encore plus profondément. On n’a pas le droit de jouer avec ça ».
Quant à la réversibilité, promise par les textes, de cette orientation, personne n’y a cru.

L’unanimité des candidats est donc compréhensible contre une mesure qui par ailleurs n’a pas suscité de vocations chez les élèves : une étude de la DEP[[Lire l’étude sur le site Éduscol ]] signale qu’à l’issue de sa première année d’existence, l’apprentissage junior est sollicité par … 0,27% des élèves de quatrième.

Elle constitue un véritable camouflet pour le ministre qui l’a mise en place en faisant fi de toutes les oppositions. Pour autant, si on ne pourra que se réjouir de voir disparaître cette sinistre voie de relégation, il n’est pas question de se satisfaire du statu quo : les élèves en « rupture scolaire » à l’âge de 14 ans existent ; ils doivent certes rester dans l’école, mais celle-ci doit impérativement se réformer pour leur faire une place, leur offrir des perspectives d’éducation et de formation, d’accès à la culture et à une qualification réelle.

Les thèses innéistes contre la démocratie

On peut s’en réjouir, mais ce qui est sorti par la porte peut revenir par la fenêtre. Dans le même temps où il tient les raisonnables propos rapportés ci-dessus, Nicolas Sarkozy se livre à des considérations édifiantes sur le déterminisme génétique[[Philosophie Magazine, mars 2007]]. _“J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense.”_
Il faut rappeler que le même candidat, quand il était ministre, avait tenté d’imposer que l’on dépiste chez les jeunes enfants les marques de délinquance précoce comme s’ils étaient les révélateurs de prédispositions génétiques à la violence et à l’échec. Si la part de l’inné pèse à ce point, on a la réponse à la question de l’inégale répartition de la réussite et de l’échec scolaires -sans parler des aspects sociaux et pénaux qu’entraîne cette vision des choses- . Il n’y a plus qu’à organiser le système pour traiter comme il se doit ceux qui ne peuvent surmonter leurs prédispositions génétiques ou qui choisissent de suivre leurs mauvais penchants naturels… Ainsi on pourra enfin offrir aux autres les conditions idéales d’un épanouissement de leurs potentialités et la garantie qu’on protégera leur « normalité »…
Le recours à de pareilles thèses en dit long sur la montée d’une idéologie néoconservatrice au sein de la droite française, qui fait peu de cas de l’éducabilité et développe des conceptions peu conformes à nos exigences d’égalité et de démocratie.

Le CRAP-Cahiers pédagogiques