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La motivation scolaire : comprendre ses mécanismes pour intervenir efficacement

Anne Philippon, Dunod, 2026

« Nul n’entre ici s’il n’est pas motivé » : voilà ce que l’on pourrait écrire au frontispice de nos salles de classe. Dès lors, enseigner serait sans doute bien plus simple et le problème des sureffectifs serait derrière nous. Nous nous priverions alors de l’exigence ramenée par Juliette, Thomas, Louis et Jules. Ces élèves, qu’Anne Philippon, enseignante en histoire-géographie, nous présente dans cet ouvrage. Loin d’être exposés comme des cas cliniques en manque de motivation, ces jeunes ancrent ce livre dans la réalité d’une classe avec toute sa complexité. La motivation est souvent perçue comme un préalable, une dotation naturelle que l’élève devrait posséder avant de franchir le seuil de la classe. L’auteure désactive cette fatalité : elle envisage la motivation comme un objectif d’apprentissage à part entière. Avec justesse, elle se retrousse les manches et s’attèle à la motivation scolaire en nous livrant des outils concrets, sans jamais tomber dans la posture de donneuse de leçons, mais en restant dans l’humilité de la pédagogue qui cherche, qui se décourage parfois, mais qui jamais ne se résigne.

Juliette : désapprendre l’impuissance

« Mais vous savez, moi, je ne suis pas intelligente ! », répond Juliette lors d’une visite d’exposition. Juliette a 15 ans et déjà l’horizon s’est refermé. Elle a appris qu’elle n’était pas intelligente… à l’école ! À force de ne pas savoir répondre aux questions, elle s’est bloquée, s’enfermant dans une identité d’échec. Face à ce mur, Anne Philippon propose des stratégies pour briser ce cercle vicieux, sans artifice, en redonnant progressivement, lentement même, à l’élève le droit de ne pas savoir sans que cela ne définisse sa valeur intrinsèque. Elle partage des techniques pour expliciter le « biais de négativité » aux élèves (ainsi, par eux-mêmes, ils désapprennent l’impuissance), des techniques de feedback (pour mettre le pied à l’étrier d’un cercle plus vertueux de confiance), et sa pratique du « pont 3-2-1 », qui permet aux élèves de prendre conscience qu’ils sont en train d’apprendre (pour motiver sur la durée).

Thomas : craindre la chute

Thomas, lui, se démotive parfois face à un exercice, alors qu’il l’a compris. Il ne supporte pas de ne pas réussir parfaitement, alors il préfère ne pas faire, non par incapacité, mais par peur de se tromper. L’auteure déploie alors toute une pratique autour de la courbe des apprentissages de Daniel Favre. Elle ne s’est pas contentée de lire cet apport de la recherche, elle l’a didactisé pour le mettre à portée des élèves au quotidien. Plus qu’une pratique, c’est même devenu une routine ! En apposant des extraits de cette courbe sur les copies, elle permet à Thomas de se situer visuellement dans le processus. Elle lui montre qu’il est juste et normal de bloquer, cela fait partie intégrante de la progression et n’est pas une fin en soi. Anne Philippon partage des extraits des cahiers de ces élèves, c’est là toute l’ambition de ce livre : ne pas en rester à de belles pratiques mises en valeur mais plonger les mains dans le cambouis ! On découvre alors l’arrière-boutique de cette routine. Parfois les élèves se positionnent au mauvais endroit dans la courbe au regard de leur travail. À travers les annotations de l’enseignante, on voit bien l’objectif de cette pratique : apprendre à se situer pour intégrer progressivement cette courbe. Cette plongée dans le concret de la classe est vraiment une richesse de l’ouvrage.

Louis : restaurer le sentiment de compétence

« Moi je n’ai aucune compétence. » Louis ne se motive pas en classe, il ne se met pas en activité, car non, il ne perçoit pas le sens des activités et pense en plus qu’il ne sait rien faire. Ici, l’ouvrage développe des pratiques concrètes pour renforcer le sentiment d’efficacité personnelle. Par exemple, en partageant des modalités qui donnent de la valeur à l’activité, et donc du sens, comme la fameuse classe puzzle. Il y a aussi le « jogging d’écriture », un rituel qui, en plus de motiver les élèves à pratiquer l’écriture libre, leur permet progressivement de prendre conscience de leurs compétences singulières comme la créativité.

Jules : relier l’effort et le sens

Enfin, il y a Jules. Pour lui, c’est souvent « trop dur ». S’il fait ses devoirs, c’est uniquement pour « ne pas avoir de croix ». On touche ici aux balises théoriques rappelées au début du livre. La motivation extrinsèque, cette pression extérieure qui s’avère aussi efficace pour mobiliser (mettre en mouvement) qu’insuffisante pour motiver sur le long terme (donner l’envie de comprendre). L’ouvrage n’aborde pas vraiment la distinction entre la motivation, la mobilisation et l’engagement. Pourtant, la synthèse sémantique proposée par Grégory Delboé https://shs.cairn.info/revue-cahiers-pedagogiques-2024-2-page-45peut permettre de cibler l’action. Pour lui, la mobilisation correspond au moment où l’élève met effectivement (plus ou moins) ses propres ressources en jeu, la motivation celui où l’élève relie la mise en activité à une bonne raison à ses yeux (l’ouvrage dévoile d’ailleurs des outils pour accéder à ces raisons), et l’engagement serait davantage le moment où un acte public rend redevable vis-à-vis des autres  La force de la démarche de terrain d’Anne Philippon consiste à ne pas opposer ces deux sources de motivation avec des jugements de valeur, mais de proposer des moyens pour faire le lien entre les deux, notamment en mobilisant la courbe d’apprentissage, c’est ainsi par exemple que Béatrice, élève de 6e, passe de la contrainte à l’engagement volontaire. « Madame, je peux avoir d’autres exercices ? », dit-elle après s’être positionnée sur la courbe suite à un premier exercice. Les enseignants qui parcourront ce livre reconnaitront la marque du terrain dans les anecdotes qui sont partagées au fil des pages. On le sait bien, ce qui marque les élèves, ce sont les anecdotes… Et il en est pareil pour nous. Alors en voici une qu’Anne Philippon partage avec nous : « Une élève me demande si elle peut écrire au stylo à paillettes. J’ai accepté. Elle s’est mise à effectuer son travail avec un grand sourire. » L’auteure en profite alors pour insister sur une posture professionnelle qui catalyse la motivation intrinsèque : laisser de la liberté aux élèves pour qu’ils fassent des choix.

En bref, ce livre est une rencontre. Une rencontre avec la justesse d’une pédagogue de terrain qui chemine entre la recherche scientifique et les connaissances fines de ses élèves, les anecdotes et les réflexions, les pratiques ritualisées et les outils ponctuels. Ne tardez plus à rencontrer Thomas, Juliette, Jules et Louis, mais aussi Béatrice, James et Axel. Ouvrez ce livre !

Laurent Reynaud