Depuis les années soixante-dix, la « culture de l’évaluation » s’impose dans tous les domaines. Elle est devenue l’outil communément employé pour réguler, décider, sélectionner, éliminer ou promouvoir. L’évaluation est un des outils de l’exercice du pouvoir.
L’école en France, malgré les apparences, n’est pas restée totalement extérieure à ces évolutions. Si elle continue certes à « fabriquer l’excellence scolaire », (Philippe Perrenoud, 1984) et donc à assigner places et rang social à chacun -, l’école a été marquée elle aussi par l’introduction de cette « culture de l’évaluation ». Et si on a maintes fois constaté que les études docimologiques faites dès 1956 par Henri Piéron et Maurice Reuchlin n’ont que très peu ébranlé la foi des maîtres dans la justesse de la notation sur dix, sur vingt, n’ont pas fait douter de la pertinence de la moyenne générale à deux décimales près, n’ont pas atténué la sacralisation des classements, contrôles et examens, on peut noter cependant ça et là des recherches et des innovations qui ont conduit à des pratiques nouvelles plus ou moins institutionnalisées : pédagogie par objectifs, évaluation formative, harmonisation des corrections au baccalauréat, contrôle continu, livrets de compétences, etc.
Nous avons voulu comprendre d’abord quel regard on porte aujourd’hui sur l’évaluation scolaire. Il apparaît clairement qu’elle est bien une aire de soupçons et d’ambiguïtés. Trois lignes de tensions s’y dessinent assez distinctement.
On peut voir d’abord combien la mesure des acquis scolaires est aléatoire, faussement précise et assurée, et combien tout le monde sait cela mais fait comme s’il convenait de l’ignorer obstinément. Pierre Merle montre par exemple que cette mesure est très circonstancielle et résulte d’arrangements successifs opérés au niveau des établissements et des classes en fonction de la personnalité même des élèves et des maîtres. Variables tellement subjectives et qui sont tout sauf arithmétiques…
On y relève ensuite l’insoutenable contrariété que les maîtres vivent en permanence entre deux rôles opposés à assumer simultanément : d’un côté, être ce guide, ce « passeur » culturel qui accompagne et motive les apprentissages, et de l’autre, se muer très régulièrement en sélectionneur, en examinateur qui peut décider du destin des élèves. Philippe Perrenoud nous dit à ce sujet qu’il ne suffit pas de se battre pour savoir s’il faut transformer ou supprimer la notation : l’essentiel pour les professeurs c’est d’être de réels pilotes des apprentissages et de donner la priorité à cette fonction-là. Il faut donc réfléchir à d’autres façons de s’y prendre avec les notes afin de leur faire jouer aussi le rôle formatif et central de toute pédagogie. Comment l’évaluation pourrait-elle ne pas être exclusivement « l’affaire » du professeur afin de devenir aussi celle de l’élève ?
Une troisième interrogation est posée, notamment par Jean-Martial Fouilloux : comment le professeur peut-il cesser de goûter à l’exercice solitaire du pouvoir évaluatif, pour mettre l’évaluation au service de la formation de citoyens solidaires ? Comment conjuguer évaluation et démocratie à l’école ?
Après ces regards croisés sur les questions qui traversent en permanence le champ scolaire, nous avons donné la parole aux praticiens qui, dans leurs classes, tentent, avec d’autres outils, d’évaluer différemment leurs élèves dans une perspective essentiellement formative. La palette des pratiques s’avère ici riche, diversifiée et loin de la notation traditionnelle.
On peut voir, avec Marie-Noëlle Roubaud, comment reconsidérer l’erreur quand on s’appuie sur l’étude des évaluations nationales. Et Robert Guichenuy nous dira comment utiliser ces mêmes évaluations externes.
Marie-Claire Dauvisis et Nathalie Droyer nous expliqueront comment, depuis vingt ans déjà, l’enseignement agricole pratique avec succès le CCF (contrôle en cours de formation).
La méthode innovante des ceintures de couleurs, inspirées à la fois des arts martiaux et de la pédagogie Freinet, est explicitée par Sylvain Connac et par Jérôme Dewasch : on peut pratiquer ce type d’évaluation motivante dans toutes les disciplines.
On se penchera aussi sur l’utilisation du portfolio, né de l’enseignement des langues vivantes et qui requiert l’implication active des élèves à leur propre évaluation.
On terminera ce dossier en abordant les problèmes spécifiques que pose l’évaluation des tâches complexes. Pascale Verdier et Christiane Morinet essaient de nous dire comment faire avec l’oral, comment observer et apprécier par exemple la fameuse « participation » des élèves en classe… Janine Desmazières et François Legoff montrent que l’épreuve d’invention au bac de français pose un véritable paradoxe évaluatif : quels critères peut-on se donner pour juger d’une créativité trop encadrée ?

Raoul Pantanella, professeur honoraire de lettres.