Ce livre de Fanny Salane, maitre de conférence à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense, constitue la version publiée d’une thèse de doctorat de sciences de l’éducation soutenue en 2008 à Paris V.Il s’agit d’une recherche qui peut sembler au premier abord anecdotique sur les personnes incarcérées dans les prisons françaises qui suivent des cursus postbaccalauréat (BTS, université, etc.) et que Fanny Salane appelle « détenus-étudiants ».
Notons en introduction que le lecteur cherchera vainement dans l’ouvrage un quelconque aspect voyeuriste ou sensationnaliste qui caractérise parfois le regard porté sur le milieu carcéral. Le propos est centré sur la question des études, et c’est cette approche qui suscite interrogations, et interpellations au besoin, sur la politique carcérale et les conditions d’existence des détenus.
Fanny Salane propose en effet une analyse sociologique minutieuse et distanciée d’une population de quelques centaines d’individus, analyse qui s’appuie sur une méthodologie rigoureuse : questionnaires (soixante-quatre questionnaires d’hommes et sept de femmes) et entretiens (quarante-quatre entretiens d’hommes et un de femme).
L’auteure dresse d’abord le portrait global de la population étudiée. Les « détenus-étudiants » ne sont pas particulièrement représentatifs de l’ensemble de la population carcérale : plus âgés, avec un meilleur niveau scolaire, une inscription professionnelle attestée, condamnés à de longues peines.
Le parcours de ces « détenus-étudiants », leur expérience scolaire, sont bornés au fil des chapitres de l’ouvrage. Fanny Salane traite de l’entrée dans les études, liée au parcours de chacun avant l’incarcération, mais aussi au « parcours » judiciaire du détenu. Il s’agit pour certains de poursuivre des études commencées dehors, pour d’autres d’une « installation » dans le statut de détenu, une fois la peine prononcée, une fois acquis le caractère définitif de l’établissement où ils seront détenus, une fois engagée une inévitable collaboration avec l’encadrement de l’établissement pénitentiaire. Cette entrée ou reprise d’études est souvent présentée par les intéressés comme « moyen de survie », une « évasion par le haut » comme l’indique le titre de l’ouvrage. En effet, au-delà des avantages pratiques qui peuvent en découler (liberté de déplacement dans l’établissement, remises de peine éventuelles, meilleures capacités à se défendre face au système carcéral), ce sont d’autres atouts qui sont envisagés, notamment le développement intellectuel (dans un milieu souvent peu stimulant) et le fait de restaurer son identité, d’exister pour soi-même ou ses proches (l’auteure insiste notamment sur le rôle des compagnes) autrement que comme détenu.
Fanny Salane présente ensuite les conditions d’études. Contrairement aux idées reçues, les contraintes liées à la détention sont nombreuses : le bruit, la promiscuité apparaissent bien évidemment. Mais d’autres contraintes matérielles existent comme la difficulté à se procurer les fournitures pour étudier, et notamment les ordinateurs portables, l’impossibilité d’accéder à l’internet ; ces contraintes matérielles ont pour conséquence d’alourdir le prix des études d’un public aux ressources souvent rares. De ce fait, certains « détenus-étudiants » travaillent, d’autres pas.
En outre, les politiques menées dans chaque prison envers eux sont diverses. Il en résulte une grande inégalité de traitement entre « détenus-étudiants », entre ceux qui ont des ressources (de l’argent ou un réseau collaboratif à l’extérieur comme à l’intérieur de la prison) et ceux qui n’en disposent pas.
Autre grande difficulté, le lien avec les établissements ou les organismes chargés de diffuser la formation. Il existe certes des enseignants qui interviennent en prison, mais leur axe d’intervention est plutôt le niveau du primaire ou du secondaire, rarement le supérieur. Pour l’essentiel, les « détenus-étudiants » suivent donc des formations à distance qui se réduisent le plus souvent à des enseignements par correspondance. L’absence d’interactions avec les enseignants (via internet notamment), l’isolement (absence d’échanges avec d’autres étudiants) contribuent à un certain brouillage des intéressés vis-à-vis du « métier d’étudiant ». Les entretiens montrent d’ailleurs une grande variété de positionnement, avec parfois des manques de stratégie pour réussir comme une absence de connaissance fine des cursus et des modalités de validation. Il n’existe pas de statut spécifique pour les détenus qui suivent des études supérieures et l’oscillation des positionnements de « détenu » à « étudiant » n’apparait pas comme facilitant leurs études.
Au fil de l’ouvrage, des questions que posent les « détenus-étudiants » se dégagent. Tout d’abord, la question des limites de la scolarisation en milieu carcéral. Le travail de Fanny Salane appelle le triple constat suivant : les prisons françaises ont fait des efforts conséquents en termes de scolarisation des détenus, notamment pour les détenus jeunes ou qui ont un faible niveau scolaire ; il y a certes la possibilité d’y suivre des études supérieures, mais cette possibilité relève plutôt du privilège que du droit. Et les études supérieures sont plutôt favorisées dans un registre occupationnel que dans une perspective de sortie (réinsertion ou emploi). Il y a là contradiction entre les intentions affichées dans les politiques pénitentiaires et les pratiques effectives observées dans les établissements au travers de cette enquête. La mise en œuvre de pratiques généralisées combinant respect du droit aux études supérieures, réponses aux attentes et besoins spécifiques des individus et impératifs de sécurité apparait dès lors comme une nécessité.
L’intérêt du travail de Fanny Salane réside aussi dans le fait qu’il apporte aussi un éclairage (par les conditions « extrêmes » dans lesquelles les « détenus-étudiants » poursuivent des études) sur la situation des étudiants plus ordinaires. Les difficultés à faire un « bon choix », à trouver les conseils adéquats pour entreprendre les études, à prendre en compte les contraintes matérielles et financières, à saisir les attentes (parfois implicites) des enseignants, les subtilités des cursus, à comprendre les modalités d’évaluation, tout cela est le lot commun de nombreux étudiants. L’ambigüité de la représentation d’eux-mêmes qu’ont les « détenus-étudiants » du fait du cadre singulier de leurs études n’a-t-elle rien à voir avec celle qu’ont nombre d’étudiants précaires (perturbés par les questions de logement, de travail, de transport, de santé, etc.) ? On peut se poser la question. La prise en compte de « la marge » en matière d’éducation étant souvent précieuse, l’étude de cette population doublement marginale (en tant que population carcérale et en tant que population étudiante) est utile et salutaire.
Cet ouvrage est certes un travail de sociologue, et le constat sociologique a souvent raison de la « bonne volonté » des décideurs et des usagers. Il confirme les constats déjà établis des profondes inégalités qui régissent la vie étudiante (jusque dans les prisons !) ; mais Fanny Salane met aussi en avant la capacité des individus à transcender les difficultés pour réussir leurs études, l’ingéniosité qu’ils mettent en œuvre, leur soif d’apprendre et de savoir qui permet leur restauration narcissique. Finalement, loin d’être anecdotique, Être étudiant en prison – L’évasion par le haut devrait susciter la réflexion sur une possible pédagogie des détenus-étudiants, et plus largement une réflexion sur la place de la pédagogie dans l’enseignement supérieur.

Luc Bruliard


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