De la fracture aux inégalités sociales numériques en éducation

Les inégalités éducatives liées au numérique représentent une question vive à l’heure de la diffusion massive d’outils, souvent présentée comme étant à la fois inévitable et bénéfique. En 2020, la crise sanitaire crée un effet de loupe sur ce phénomène déjà existant, souligné dans le Hors-série n° 57 des Cahiers pédagogiques de mai 2021. Que recouvrent ces inégalités numériques ? Par quel angle les abordent les recherches en éducation, pour quels résultats et pistes d’action ? Voici un aperçu.

L’expression « fracture numérique » émerge, en politique, au début des années 1990 pour référer à des différences d’accès à internet. Pour la recherche, ce terme parait rapidement peu opératoire face à une réalité multidimensionnelle. En s’appuyant sur les travaux en sociologie, la notion d’« inégalités numériques » est proposée. Il s’agit par ces termes de désigner les écarts « concernant la conversion en accomplissement de “bienêtre” des possibilités d’action offertes par l’informatique connectée »1. Autrement dit, certaines personnes sont plus à même de mettre à profit les technologies pour accroitre leur capital social, économique, ou culturel.

Des inégalités numériques multidimensionnelles

Ces inégalités numériques ont plusieurs dimensions, catégorisées en inégalités d’accès, d’usages, de compétences, ou encore de stratégies. La question de l’accès à différents types de supports et de connexions ne doit donc pas occulter celle des usages (socialisés, interprétatifs, stratégiques). Ces multiples facettes révèlent la nécessité de développer, outre des savoir-faire instrumentaux, des compétences relevant du traitement de l’information, de l’aptitude à lui donner du sens et à mettre à profit ses compétences pour agir sur son environnement professionnel et personnel, autrement dit, de développer une « littéracie numérique ».

Au sein des travaux de recherche issus de différentes disciplines se penchant sur cette thématique, l’approche sociocritique des usages numériques prend en compte le contexte socioculturel des jeunes, dans l’objectif d’étudier les continuités et discontinuités d’usages extrascolaires et scolaires, ces pratiques comportant des disparités en fonction de l’âge, du genre, de l’origine ethnique ou du milieu social de l’élève. Dans cette approche, se pencher sur les inégalités numériques en éducation signifie examiner les « relations entre le rapport des élèves au numérique, les déterminants de ce rapport et la capacité des élèves à en tirer profit dans une visée éducative »2. Or, un décalage fort existe entre les pratiques numériques des jeunes et les compétences numériques attendues en contexte scolaire, et utiliser un savoir-faire numérique pour enrichir son capital scolaire parait difficile à réaliser. Le milieu social apparait comme une zone de clivage particulièrement discriminante, au point que les tenants de cette approche proposent l’expression « inégalités sociales numériques »3. D’aucuns en appellent à ce que les cultures numériques des jeunes soient prises en compte dans les programmes scolaires, la non-reconnaissance de l’hétérogénéité des pratiques non formelles risquant de créer un effet dévastateur sur les processus d’émancipation (et donc des inégalités).

Tenir compte des cultures numériques des jeunes ne signifie pas, bien au contraire, que ceux-ci sont des « natifs du numérique » auxquels les adultes n’auraient rien à transmettre à ce sujet. Ces cultures numériques doivent être enrichies par un répertoire de pratiques informatiques, techniques, et par une approche réflexive et culturelle du numérique. Finalement, la culture de l’écrit est au cœur de cette culture numérique, comme le soulignent différents travaux (par exemple, ceux d’Éric Guichard ou de Dominique Pasquier), qui mettent en avant qu’il s’agit de comprendre l’écrit (et de le produire), mais aussi les mathématiques, l’informatique, pour s’approprier pleinement ces outils. Développer la littéracie numérique, mais également traditionnelle, c’est-à-dire acquérir des compétences « linguistiques et graphiques au service de pratiques, qu’elles soient techniques, cognitives, sociales ou culturelles »4, est donc plus que jamais d’actualité, au risque, dans le cas contraire, de creuser l’écart avec les attentes, en matière de culture numérique, mais aussi écrite, de l’école.

Prisca Fenoglio
Médiatrice scientifique, équipe Veille et analyses de l’IFé (ENS de Lyon)

Pour aller plus loin

Prisca Fenoglio, « Au cœur des inégalités numériques en éducation, les inégalités sociales », Dossier de veille de l’IFÉ n° 139, octobre 2021, ENS de Lyon.
http://veille-et-analyses.ens-lyon.fr/DA/detailsDossier.php?parent=accueil&dossier=139&lang=fr


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Notes
  1. Fabien Granjon, « Fracture numérique », Communications n° 88, 2011 : https://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-67.htm.
  2. Simon Collin, Nicolas Guichon et Jean-Gabin ­Ntebutse, « Une approche sociocritique des usages numériques en éducation », Sticef (sciences et technologies de l’information et de la communication pour l’éducation et la formation), 22(1), 2015.
  3. Simon Collin, Julie Denouël, Nicolas Guichon et ­Élisabeth Schneider, Le numérique en éducation et formation. Approches critiques, Presse des Mines, 2021.
  4. Jean-Pierre Jaffré, « La littéracie : histoire d’un mot, effets d’une notion », in Christine Barré-de Miniac, Catherine Brissaud et Marielle Rispail, La littéracie. Conceptions théoriques et pratiques d’enseignement de la lecture-écriture, L’Harmattan, 2004.