Dès l’introduction de son livre, Philippe Meirieu situe le problème : la récente et encore en cours crise sanitaire a été un révélateur de la situation scolaire et du désastre des inégalités sociales qui font que « toute égalité des chances vole en éclat ». Elle a révélé une mobilisation sinon « exceptionnelle » en tout cas remarquable du corps enseignant en même temps que la libération de forces mortifères de désunion et de rejet, la multiplication de fake news et de vérités alternatives, les « égouts du repli sur soi identitaire et des égoïsmes mortifères ». Comme condensé de l’histoire de la pédagogie, la crise a à nouveau montré combien l’apprentissage met le « sujet », thème prépondérant dans l’ouvrage de Philippe Meirieu, en jeu avec la vie, son histoire et celle de sa famille, et que son désir d’apprendre n’est pas seul en cause.

L’ouvrage est organisé en dix chapitres précédé d’une importante introduction. L’auteur l’affirme d’emblée : « Ceci n’est pas un traité », même s’il a parfois, de son propre aveu, rêvé de construire un « système pédagogique ; « Le temps des traités » est terminé. C’est certainement cela qui donne de l’intérêt à cet ouvrage qui tisse un beau contrepoint entre différents aspects du parcours de son auteur. Son expérience pédagogique considérable lui permet d’aborder des cas concrets et vécus, lui qui, malgré ses différentes fonctions, a toujours été en prise avec les élèves en difficulté comme il le raconte dans un bel et émouvant post-scriptum. Son histoire personnelle parfois douloureuse évoquée pudiquement éclaire certaines évolutions de sa pensée et de ses doutes. L’histoire de l’enseignement par l’évocation des pédagogues majeurs et de leurs travaux, Johann Heinrich Pestalozzi, Ferdinand Buisson, Pauline Kergomard, Pauline Deraisme et tant d’autres, en passant par les Enfants de Barbiana ou les mouvements pédagogiques toujours féconds depuis plus d’un siècle, contextualise les évolutions majeures de la pédagogie comme ses reculs récents : « C’est la lecture des œuvres des grandes figures de l’histoire de la pédagogie et l’interlocution de tous ces collègues qui, de par le monde, s’engagent “en pédagogie” qui m’ont nourri et me nourrissent encore ». Philippe Meirieu est un militant de la pédagogie, certes, il l’est surtout de l’humain : l’histoire vécue et à vivre de chacun importe dans ses apprentissages.

L’ouvrage est empreint de la douce nostalgie de celui qui a vécu, de celui qui a lutté à toute force et qui a vu depuis longtemps ses pensées combattues et malmenées sans être pour autant contredites. L’histoire récente lui donne pourtant raison, malgré la défaite apparente face à « la déferlante de l‘individualisme », et le risque est de céder à « la tentation du misanthrope ». Il conclut en citant à nouveau Pestalozzi : « c’est seulement en ennoblissant les hommes qu’on peut mettre des limites à la misère et aux fermentations des peuples, ainsi qu’aux abus du despotisme de la part soit des princes, soit des multitudes ».

Le livre de Philippe Meirieu est peut-être celui qui devrait d’abord être lu par les jeunes enseignants qui n’ont pas encore découvert son œuvre importante. Il leur montrera « qu’il est encore temps d’éduquer nos enfants […] pour avancer ensemble vers plus de démocratie », un lègs de quelques balises « pour ne pas désespérer ».
Attention toutefois, conclut-il : il faut faire vite.
 
Jean-Charles Léon