L’émotion isole, elle peut même ressortir d’un envoûtement hypnotique de l’horreur ; elle est inaccessible au raisonnement mais elle me permet aussi de découvrir que je ne suis pas seul, que je suis capable de connaître ce qu’éprouve l’autre au travers de ma propre émotion. Il faut dire avec Hannah Arendt que le contraire de l’émotion ce n’est pas la raison, mais l’indifférence.

Historiciser et comprendre la Shoah ?

Il est certes nécessaire d’« historiciser la Shoah » comme nous y invite Georges Bensoussan[[Georges Bensoussan, « Auschwitz en héritage ? D’un bon usage de la mémoire », Les petits libres, n° 24, 1998.]]. À l’heure du négationnisme, il convient d’entrer résolument dans les faits, faire l’étude précise et rigoureuse du génocide, d’analyser l’antisémitisme, de s’intéresser aux victimes, mais aussi aux bourreaux, de s’efforcer de comprendre la société allemande dans laquelle est né le projet « exterminationniste », et la société française qui a puissamment contribué et à l’arrestation, à la livraison des Juifs, et parfois à leur sauvetage. Cela implique de ne pas se cantonner au lamento moraliste du « plus jamais ça », à la leçon de morale inopérante[[Voir Dominique Natanson, J’enseigne, avec l’Internet, la Shoah et les crimes nazis, CRDP de Bretagne, 2002. J’y commente, en particulier, les propos tenus par Georges Bensoussan, rédacteur en chef de la Revue d’Histoire de la Shoah (CDJC) dans une conférence : Comment enseigner la Shoah, compte-rendu par Nicole Mullier et Marie-Paule Hervieu de la conférence-débat au lycée Edgar Quinet, Paris, 24 mai 2000, sur < ahref="http://aphgcaen.free.fr/cercle/bensoussan.htm" target="_blank">le site du Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah]].

Mais plus l’on se penche sur l’extermination des Juifs durant la Seconde guerre mondiale, moins on la comprend, au sens ou « comprendre, c’est presque justifier » [[Primo Levi, Si c’est un homme, Julliard, 1987.]]. En classe, nous pouvons en décrire le mécanisme, nous savons montrer des enchaînements de faits et d’idées, nous précisons les chiffres, nous localisons mieux. Mais pouvons-nous comprendre ce qu’il s’est passé ? Il me semble qu’aucune école historique, aucun système philosophique ne parvient à expliquer complètement la Shoah. Les religions paraissent particulièrement démunies sur cette question. Je n’irai pas jusqu’à rejoindre complètement Claude Lanzmann, pour qui chercher à comprendre serait une sorte de profanation, une absolution indécente du crime unique, par la désacralisation de la causalité[[Voir Claude Lanzmann, Shoah, Fayard, 1985 et ses prises de position, dans Le Monde notamment.]], mais il faut dire l’insuffisance de la seule démarche historique : travailler sur la Shoah conduit parfois à rester là, les bras ballants, devant l’horreur ordinaire de nos découvertes…

Quelle place pour l’émotion ?

On se méfie des sentiments dans l’Éducation nationale. N’y a-t-il pas une exagération dans la tendance actuelle à vouloir éliminer l’émotion, qui serait mortifère, faite de fascination morbide et finalement contre-productive et dangereuse. Un inspecteur général déclare : « L’émotion submerge trop souvent la volonté d’intelligibilité. Aller à Auschwitz, trop jouer sur l’émotionnel, sur le « comme si vous y étiez », c’est entrer dans une démarche qui, si elle est exclusive, ne peut être celle de l’histoire. Il faut toujours craindre de faire naître une sorte de fascination pour l’horreur et faire appel aux larmes, c’est provoquer le risque d’un repli sur soi, […], c’est risquer de donner à la Shoah la dimension de l’inconnaissable par la raison […]. La Shoah ne doit pas s’enseigner sur la seule tonalité de la déploration. »[[ Dominique Borne, « Faire connaître la Shoah à l’école », in Les cahiers de la Shoah n° 1, Éditions Liana Levi, 1994.]]

Dominique Borne, en répétant l’adverbe « trop », décrit ici l’excès d’émotion comme mode unique d’appropriation de ce que fut le génocide. Mais ce faisant, il ne répond pas à la question : que faire de l’émotion ? La question me semble moins de la mettre à l’écart que de lui accorder sa juste place.

La préparation d’un voyage vers Auschwitz

Pour ce voyage « vers Auschwitz » proposé à une classe de première littéraire à options artistiques, je pars de l’idée que l’émotion qu’on ressent à Auschwitz, c’est, pour une grande part, celle qu’on y apporte. Un tel voyage se prépare depuis le début de l’année[[Du manque de préparation découlent sans doute les quelques dérapages dont on a beaucoup parlé en 2005, dans une région d’Ile-de-France qui se vante de faire du chiffre, d’envoyer toujours plus de lycéens visiter les camps.]].

Ce qui est proposé aux élèves, ce n’est pas un voyage « à » Auschwitz, mais « vers » Auschwitz, avec l’idée que nous n’atteindrons jamais réellement ce lieu, que nous ne pourrons que nous en approcher.

Cette idée est présente dans la démarche muséographique qui a guidé l’aménagement récent du « sauna » de Birkenau, lieu d’accueil des nouveaux arrivants, dénudés, rasés, tatoués. Nous marchons sur des carrelages de verre transparent, posés à une dizaine de centimètres du sol sur lequel marchaient les déportés. Ces quelques centimètres créent la distance : nous ne marchons pas « dans les pas des déportés », nous appartenons décidément à un tout autre monde.

La Shoah doit être normalement traitée en fin d’année scolaire. Pour pouvoir travailler davantage la question, j’ai programmé une inversion totale du programme : nous partons donc de la Shoah, événement majeur du XXe siècle, pour remonter vers ses sources : la Seconde guerre mondiale, puis le nazisme, puis la guerre de 14-18 et la mise en place d’un processus de « brutalisation des sociétés européennes », le génocide arménien, la IIIe République avec l’affaire Dreyfus et aussi la brutalité sans nom de la colonisation et le mépris raciste qu’elle génère…

La phase préparatoire combine cette information historique solide avec une démarche plus personnelle. Elle admet le refus de trois élèves qui ne veulent pas venir, qui s’en sentent incapables, qui ne trouvent pas bien qu’on aille visiter un tel lieu « comme un zoo » dira l’une d’elles.

Je demande aux vingt-sept élèves qui ont choisi de partir, d’amener quelque chose d’eux-mêmes à Auschwitz : chacun d’entre eux choisit une image, une photo, un extrait de témoignage, un poème… Il est entendu que nous laisserons ce qu’ils auront apporté à Auschwitz. Dans une boîte transparente, nous collectons écrits et dessins et dans un endroit choisi, nous déposerons la boite. Auparavant, dans l’avion, les écrits et images auront circulé. Nous aurons la surprise de découvrir ce que chacun a amené : Charlotte a redessiné le logo antifasciste qu’elle porte en badge sur son sac ; Julie a écrit un poème, avec l’aide de son père, précise-t-elle ; Rania a préféré reprendre un célèbre poème de Primo Levi ; Cécile a reproduit et réinterprété, sur une grande feuille qui ne rentrera pas dans la boîte, un dessin de Serge Smulevic, ancien déporté d’Auschwitz, avec lequel nous avons correspondu…

Plus tard, au cours de la visite du camp principal, dans une salle sombre du « block des Juifs » où retentit un kaddish, les élèves, sans nécessairement adhérer au sens religieux du lieu, vivent collectivement ce moment de silence intense et digne et je choisis de déposer là ce qu’ils ont amené.

Préparer aussi la prise de distance

Au sortir du block, des sourires et un moment de détente sans excès : nous pouvons vivre le plaisir d’être vivants, d’être ensemble dans cette visite[[Il vaudrait mieux présenter dès le départ ce voyage pour ce qu’il est, un voyage de vie et non un voyage de mort. Dans le car qui roule vers l’aéroport, j’ai dit combien nous avions « le droit » d’être heureux de vivre, d’avoir du plaisir à être ensemble, à voyager dans un pays lointain, à prendre l’avion pour la première fois. Autoriser ce plaisir, c’est permettre l’établissement de la distance, le passage aisé entre les moments de dignité sérieuse et les moments où l’on peut relâcher un peu la pression de cette journée éprouvante.]]. Et sans doute, nous nous sommes libérés d’un poids en laissant là poèmes et dessins issus de notre réflexion sur la mort programmée des camps nazis. Nous avons, d’une certaine façon, mis à distance le camp dans lequel nous continuons pourtant notre visite. Notre pensée n’est pas rivée aux lieux, ce n’est pas un chemin de croix contraint ; notre esprit peut vagabonder, se créer ses images, se dire des mots en cohérence ou en décalage avec les dures informations que nous donnent la guide polonaise et « Jules », le survivant de trois années de camps.

À la fin de la journée, dans le camp de Birkenau, Séverine dira qu’elle est frappée par la beauté du lieu. La neige recouvre encore le camp, par larges plaques, et les bouquets de bouleaux se détachent sur le ciel. Plus on approche du fond du camp, vers les chambres à gaz dynamitées et le petit lac comblé avec les cendres des crématoires, plus cette étrange beauté est perceptible, dans le soir tombant.

Dominique Natanson, enseignant et formateur, académie d’Amiens, animateur du site « Mémoire Juive et Éducation »