Bruno Humbeeck, Mardaga, 2021


Le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser qu’il s’agit d’une sorte de guide pour les parents désireux de choisir une « bonne école ». Si ce n’était que cela (et est-ce d’ailleurs cela dont il est question ?), l’intérêt serait limité, et les passages qui s’adressent aux parents sur ce qu’ils peuvent attendre de telle ou telle pédagogie ne sont pas forcément le point fort du livre. Partons plutôt du sous-titre « Histoires et contre-histoire de la pédagogie » : il est excessivement ambitieux et en réalité, l’auteur, chercheur en « Sciences de la famille » de l’université de Mons en Belgique, ne peut aborder tous les courants, de façon approfondie, même en 350 pages. Mais de nombreux chapitres sont fort stimulants et nous permettent d’entrer dans la logique d’auteurs souvent connus superficiellement à travers quelques citations éventuellement décontextualisées.

La thèse du livre est au fond de montrer que la pédagogie dite « traditionnelle » réussit à perdurer quand elle sait évoluer et que de nombreux courants qui se veulent révolutionnaires ne sont bien souvent que « réformistes » car ils gardent des cadres classiques en les aménageant. Ce qui est le cas aussi bien de la pédagogie différenciée, des diverses formes de « pédagogie active » ou de celles qui s’inspirent des sciences cognitives. Thèse qui nous rend un peu perplexe et qui fait penser au couteau de Lichtenberg qui restait prétendument le même après qu’on en a changé le manche puis la lame. Pour l’auteur, les pédagogies vraiment radicales seraient les pédagogies libertaires dans lesquelles il met Ivan Ilitch ou les frères Oury. Il termine même sur les inspirations orientales à la fin du livre dans des pages peut- être superflues. On peut par ailleurs trouver pesante la double métaphore filée des rives du fleuve et des statues qu’on dresse ou pas aux grands pédagogues.
Mais tout cela ne doit pas nous éloigner d’une analyse souvent riche et « malicieuse » car elle sait déboulonner les idoles tout en reconnaissant leurs mérites circonscrits (avec au passage un discret hommage à Philippe Meirieu qui montre dans quelles valeurs s’inscrit Bruno Humbeeck). La seule qui ne passe par l’épreuve de cette analyse est Céline Alvarez que l’auteur fustige de façon très convaincante.

Au début du livre sont présentés deux grands précurseurs, si on peut dire, qui ont beaucoup influencé l’école française et la façon d’enseigner, à savoir JB de la Salle et Durkheim, avec une prédilection pour le descendant, le vertical et l’obéissance comme vertus pour l’enfant. On voit ce qui les oppose bien sûr mais aussi ce qui les rapproche, une vision somme toute religieuse dans les deux cas du Savoir à transmettre, un goût prononcé pour le classement et une apologie de l’Ordre. « L’éducation ne se prétendait pas à priori formatrice, elle se révélait d’emblée, sans même chercher à le dissimuler, formatisante dans ses intentions ».

Puis sont évoquées ces pédagogies qui, pour l’auteur, « sont autant de déclinaisons postmodernes du courant traditionnel » (ce qui, nous l’avons dit, nous laisse un peu dubitatif). Pour lui, les pédagogies traditionnelles sont contraintes à évoluer, au risque de sous-estimer la persistance des modes de fonctionnement ancestraux, même s’il faut éviter les caricatures.

Au passage, B. Humbeeck s’interroge sur le succès dans l’opinion d’écoles bien particulières comme celle de Harry Potter, Poudlard et la Star Academy, peut-être autour de l’idée qu’on y exploite les potentialités de chaque élève, au risque bien sûr de classements omniprésents.

Une autre partie intéressante est l’analyse des pédagogies dites actives.
Deux grandes figures fondatrices sont évoquées : Rousseau et Pestalozzi. Non sans sévérite, non sans pointer les nombreuses contradictions de chacun. Et de rappeler que le premier prône un certain ascétisme dans l’éducation (l’anecdote symbolique du « lit dur » : « il faut les accoutumer à être mal couchés, c’est le moyen le plus sûr de faire en sorte qu’ils ne trouvent plus de mauvais lit » (L’Emile). Quant à Pestalozzi, l’auteur pointe « le difficile rapport entre l’intention généreuse de lâcher la bride aux enfants et le souci plus pragmatique de les faire obéir » (qui peut se traduire en châtiments corporels !)

On en vient ensuite à deux partisans de méthodes actives, qu’on rapproche abusivement, car chacun est animé par des intentions bien différentes, entre la vision très religieuse et conformiste de Maria Montessori -bien moins progressiste qu’on ne le dit, et pas seulement à cause de son compagnonnage de dix ans avec Mussolini- et celle, inspirée par le communisme, du moins au début, de Célestin Freinet. L’auteur fait remarquer qu’on pourrait appliquer à la première une devise « liberté, propreté, activité » avec une apolitisme souvent opportuniste, et un refus du collectif, chaque enfant menant ses activités dans son coin. Il y a des choses à garder bien sûr, notamment l’insistance sur un matériel adapté très rare à son époque, mais qui conduit aujourd’hui aux dérives commerciales qu’on connait. En revanche, l’apport de Célestin Freinet est, lui, largement loué : un vrai pédagogue de terrain, soucieux de la réussite des enfants avant tout et qui « évite de donner des leçons à qui que ce soit ». On sait combien son itinéraire personnel, marqué par la Grande Guerre, a compté dans son évolution (et plus tard ses démêlés avec le Parti communiste). La part d’ombre n’est cependant pas occultée (cette incroyable lettre écrite en 1940 après lecture de l’ouvrage de propagande Hitler m’a dit !) Bruno Humbeeck rappelle surtout les « invariants » d’une pédagogie inspirée par Freinet : coopération, apprentissage de la démocratie, respect des rythmes d’apprentissage, vertus du « travail » dans la construction des savoirs…

Le livre s’achève sur une singulière reproduction de la statue de Saint Cosme, martyr tué par ses propres élèves, dans une interprétation bien particulière de l’auteur.

Un livre foisonnant, probablement trop par endroits (et de toutes façons, pas exhaustif, malgré une volonté de tout embrasser, nous n’avons pas évoqué les références à Platon, Aristote, Nietzsche d’une part, à d’autres grands pédagogues comme Claparède, Albert Thierry ou Cousinet), aux objectifs peut-être trop disparates, mais aussi une passionnante évocation de grandes figures de la pédagogie qu’on est invité à lire, pour ne pas en rester aux idées reçues et un éloge au final de la variété pédagogique, dans le cadre d’évolutions faisant feu de tout bois.

Jean-Michel Zakhartchouk