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N°433 - Dossier "La démocratie dans l’école"

Responsabiliser pour raccrocher

Par Éric de Saint-Denis

Le Micro-lycée de Sénart est une structure expérimentale de la région parisienne créée en 2000 et destinée à rescolariser des lycéens ayant complètement rompu leurs attaches avec le monde scolaire durant une période de six mois à plusieurs années (les drop out anglo-saxons). Il accueille 80 jeunes « décrocheurs » qui tentent de redevenir des lycéens et de se préparer au bac dans des conditions spécifiques.

Vu le public auquel il s’adresse, il semble inapproprié de reproposer aux élèves du Micro-lycée de Sénart le même jeu scolaire que celui qu’ils ont fui et/ou qui les a rejetés. Puisqu’ils ont clairement signifié le refus de ce jeu-là et ont déserté le système traditionnel, il faut faire preuve d’inventivité, de souplesse et d’adaptabilité en accordant aux élèves de plus grandes responsabilités aussi bien dans le domaine de la pédagogie que dans celui de l’organisation de l’établissement.

Le Micro-lycée est rattaché à un établissement support, le lycée La Mare Carrée à Moissy-Cramayel (Seine-et-Marne) et à son proviseur ; en revanche, il n’y a pas de proviseur dans son fonctionnement quotidien, pas de rapports hiérarchiques entre les membres de l’équipe. Tous réfléchissent, discutent, décident ensemble. Si la recherche du consensus est la règle, il peut y avoir vote et désaccord. Les confrontations existent souvent, comme dans toute équipe, et les positionnements idéologiques de chacun sont connus. Les discussions sont inévitables... et parfois inévitablement longues... La démocratie est une maîtresse exigeante qui demande qu’on lui consacre du temps !

Deux réunions par semaine, l’une pédagogique et l’autre plus technique, permettent à l’équipe éducative de choisir ses orientations de façon collégiale. Les élèves le savent, voient l’équipe fonctionner et sont sensibles à cette concertation. On ne peut pas, en effet, impliquer réellement les élèves dans une démarche basée sur l’autonomie et la responsabilité si les éducateurs n’agissent pas quotidiennement, dans la plus grande lisibilité, en fonction des principes qu’ils préconisent. Doivent y répondre des structures ad hoc et un état d’esprit général.

Le Conseil

Au Micro-lycée, la plus importante de ces structures est le Conseil qui réunit chaque semaine l’ensemble des élèves et de l’équipe éducative. L’ordre du jour en est fixé par une commission mixte professeurs-élèves qui est souvent difficile à réunir car les élèves du Micro-lycée, tout comme dans un établissement traditionnel, sont très attentifs à la démocratie quand elle touche à leurs droits individuels mais peu enthousiastes lorsqu’il s’agit d’en bâtir les cadres, nécessairement collectifs et laborieux. La tenue du Conseil hebdomadaire permet d’aborder des questions de toute nature : échanges d’idées sur le fonctionnement du Micro-lycée, informations scolaires liées au bac ou à l’orientation post-bac, projets d’élèves, contestations diverses, déclarations solennelles, etc. La prise de parole dans cette structure est une chose difficile, pourtant, un questionnaire montre que 80 % des élèves pensent qu’ils peuvent s’y exprimer librement et 70 % que leur point de vue est bien pris en compte par l’équipe éducative. Les fondements du lycée sont donc là : liberté d’expression, écoute des points de vue mais aussi prise de décision collective. Ainsi les règles de fonctionnement sont discutées, article par article, puis votées en fin d’année pour être appliquées l’année scolaire suivante. La règle ne s’impose plus, la loi se construit.

La Commission d’arbitrage

Cette commission paritaire élèves-professeurs-parents est habilitée à traiter tout type de litige au sein du Micro-lycée et quelles que soient les personnes concernées. Instance indispensable pour que juge et partie ne soient pas confondus, cette commission ne s’est jamais réunie pour traiter un litige : les élèves ont chaque fois préféré que le problème soit réglé moins formellement. Seules les questions de passage en classe supérieure ont été traités par cette voie, cette instance jouant alors le rôle de commission d’appel. Les appels des élèves ont alors été majoritairement entendus mais pas systématiquement. Au Micro-lycée, si l’orientation est libre, mais accompagnée, le passage en classe supérieure ne l’est pas.

En donnant, chaque fois que possible, la parole aux élèves, le Micro-lycée vise à leur permettre de se sentir directement concernés par un système qu’ils s’approprient au lieu de le subir. Romain, élève de Terminale ES interrogé à ce sujet, admet que « tous les lycées ont un système qui permet la démocratie, mais le Micro-lycée la donne à vivre plus concrètement, il permet sa mise en application... » La théorie devient une pratique : bulletin scolaire discuté et signé par chaque élève, dialogue régulier qui ouvre la possibilité de contester la pédagogie ou même la didactique, facilité d’approche de l’équipe éducative, entre autre par l’absence de salle des profs, lisibilité dans le fonctionnement du système comme dans les procédures d’évaluation, etc. Le Micro-lycée essaye de fonctionner au grand jour, en situation de lisibilité maximale : la salle d’accueil sert de lieu administratif ou de salle de réunion, le téléphone y sonne en permanence et les élèves y ont libre accès. S’y trouvent leurs casiers comme ceux des enseignants. Le panneau d’information des élèves est en face de celui des enseignants. Le pratique côtoie le symbolique.

L’alliance

Romain affirme que « la démocratie est un des éléments qui donne un sens au raccrochage scolaire ». Lise-Marie, élève de Terminale L, va plus loin et pense que c’est « l’exercice réel de la démocratie qui permet à l’élève de se rescolariser. » Elle évoque une école « qui propose et négocie au lieu de toujours imposer » et pense que l’équipe éducative accorde « la priorité à la démocratie ».
Globalement, à chaque bilan, les élèves évoquent au Micro-lycée ce que Ph. Meirieu a appelé « l’alliance » entre jeunes et adultes, cette attitude indispensable des deux parties qui permet à tous, et donc à chacun (ce que l’école, toujours prompte à brandir l’étendard de l’élitisme républicain, oublie facilement), de marcher sur les chemins de la réussite scolaire, main dans la main, les uns à côté des autres et non les uns face aux autres. Peut-être l’essentiel est-il dans ce compagnonnage, entre jeune et adulte, entre élèves et enseignants, forcément éducateurs. À propos de cette alliance, Anthony, élève de Terminale STT, parle du Micro-lycée comme d’un lieu où tous travaillent « sur le même palier ». Il n’y a plus alors de territoire à protéger, de pouvoir à défendre, de liberté menacée (le plus souvent celle fantasmée par l’enseignant), mais un parcours éducatif à construire ensemble, pour le bien de chacun et le plaisir partagé, retrouvé. Pourtant, tous ne retrouvent pas ce plaisir, tous ne parviennent pas à raccrocher et 17 % des inscrits au Micro-lycée le quittent et redrécrochent.

La démocratie est donc un état d’esprit général et, plus encore que dans les structures, c’est dans les interstices éducatifs (ils sont très nombreux au Micro-lycée) qu’elle se construit. Les acteurs, élèves et membres de l’équipe éducative, y sont à « égalité de différence », en co-construction. Cette égalité et les différences qui l’animent sont également en co-consctruction dans le cadre des cours, même si Romain pense que « de nombreuses contraintes empêchent la démocratie d’être mise en place durant les cours dans les mêmes conditions que pour le fonctionnement général du Micro-lycée. » Pourtant, les séances de cours filmés au Micro-lycée puis analysées avec Jean Biarnès, professeur en Sciences de l’éducation à Paris XIII, laissent à penser que les enseignants prennent le temps d’écouter, ont le souci de tenir compte des idées avancées par les élèves. Le discours tenu par l’enseignant est systématiquement un discours positif, valorisant pour l’élève, constructif pour le rapport au savoir comme pour l’individu. Le travail se fait dans le calme, les voix sont posées, sans jugement. L’enseignant se place souvent à côté d’un élève ou derrière lui pour l’aider. Cette attitude est, il est vrai, facilitée par des petits groupes de dix à quinze élèves en moyenne. Lorsqu’ils sont plus nombreux, l’enseignant passe d’un élève à l’autre, tente de solliciter chacun. Mais comme dans tout lycée, la classe de Terminale vit au rythme impératif des programmes du bac... Lorsque cela est possible, le cours se construit donc « tous ensemble » et l’adulte enseignant épouse, là également, la figure de l’allié. Le cours est alors un prolongement naturel du fonctionnement général du Micro-lycée : le didactique devient inséparable du pédagogique qui lui même est inséparable de l’éducatif.

L’école et les valeurs de la démocratie

Malgré tout, il faut rappeler qu’aucun système éducatif, fût-il celui du Micro-lycée, n’est une démocratie formelle, du moins au sens occidental du terme. Il ne donne pas le pouvoir à la majorité, celle-ci appartenant de fait aux élèves, toujours les plus nombreux. Le Micro-lycée ressemble davantage à un village africain où la palabre dure jusqu’au consensus et où la parole des « vieux » (les enseignants) a plus de poids parce qu’ils ont plus d’expérience et que, surtout, le groupe (les élèves) leur reconnaît le droit à donner la direction à suivre. Le Micro-lycée est né du projet d’une équipe éducative, il fonctionne grâce au travail d’une équipe composée d’adultes éducateurs qui se posent comme tels par rapport aux élèves et qui possèdent de fait un pouvoir qu’ils n’ont pas à affirmer. Parce que les élèves se sentent pris en considération en tant qu’élèves mais aussi en tant qu’individus, ils ne contestent pas ce positionnement. Le travail éducatif ne peut se faire, dans le raccrochage scolaire comme ailleurs, qu’à la condition que chacun puisse participer à l’ensemble, le faire avancer, y trouver sa place. Chaque partie doit être constitutive du tout. Les « stices et les interstices », les « stances et les instances » permettent de tendre vers cet objectif à atteindre mais jamais atteint, source d’un travail constant.
Le travail du Micro-lycée de Sénart, comme celui d’autres structures du même type, à Grenoble, à Paris ou ailleurs, montre bien que les valeurs de la démocratie peuvent et doivent être au centre de la réflexion éducative. Au-delà de ce travail, et d’un point de vue plus politique, la prise en compte des élèves décrocheurs par une école qui se pense comme son propre recours est bien une question de démocratie.

Éric de Saint-Denis, professeur d’histoire-géographie, fondateur du Micro-lycée de Sénart.


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