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N° 568, L’évaluation pour apprendre

Pour ne pas éviter la mixité

Julien Grenet

2 avril 2021
Les secteurs multicollèges, ça marche ! La mairie de Paris a lancé en 2017 une expérimentation de ce type pour remédier à une ségrégation sociale extrêmement élevée dans les collèges parisiens. Entretien avec Julien Grenet, chercheur au CNRS et à l’École d’économie de Paris, et auteur, avec Youssef Souidi, d’un rapport d’évaluation de l’expérimentation pour l’Institut des politiques publiques.

Pouvez-vous nous résumer les résultats de l’enquête ?

L’expérimentation de trois secteurs multicollèges à Paris a été mise en place à la rentrée 2017. Il y a eu quatre rentrées depuis et notre analyse a porté sur les trois premières années. Elle concerne trois secteurs des XVIIIe et XIXe arrondissements, ceux des collèges Berlioz et Coysevox, Marie-Curie et Gérard-Philippe et Pailleron et Bergson.

L’objectif du dispositif était de modifier la sectorisation des collèges pour améliorer la mixité sociale. À Paris, les collèges sont parfois très proches, mais avec des compositions sociales très différentes, parce qu’il y a une forte ségrégation résidentielle. Le niveau de ségrégation scolaire est extraordinairement élevé sur l’ensemble de la ville, bien plus que dans les autres capitales européennes. L’idée était donc de fusionner les secteurs de collèges pour rééquilibrer leur composition sociale.

Deux modalités d’affectation ont été mises en place. La « montée alternée » à Coysevox-Berlioz, qui consiste à affecter tous les élèves de 6edans un des deux collèges les années paires et dans l’autre collège les années impaires. Chaque collège n’accueille que deux niveaux qui alternent selon les années. Dans les deux autres secteurs, on applique le « choix régulé » : les parents font des choix, l’affectation se fait selon la demande, mais si trop de monde demande l’un des deux collèges, on applique des critères de régulation avec des priorités (handicap, rapprochement de fratrie) avec un système de quotas sociaux pour que la composition de chaque collège soit similaire.

Des comités de suivi ont été mis en place dans chaque secteur (avec des représentants de la mairie, du rectorat, des parents, des collèges, et des chercheurs) qui pouvaient se prononcer pour l’une ou l’autre option.

Les résultats sont encourageants, on constate des progrès de la mixité, plus ou moins élevés. Dans les trois secteurs, il y a une diminution de l’évitement vers le privé, ce qui n’était pas totalement prévu. La baisse de l’évitement des parents de l’ancien secteur le plus défavorisé a plus que compensé les départs vers le privé dans l’autre. Cela montre qu’il n’y a pas nécessairement un arbitrage à faire entre mixité et évitement, les deux objectifs peuvent être atteints simultanément.

C’est dans le secteur Berlioz-Coysevox que les gains de mixité sociale sont les plus élevés. C’est aussi le secteur où il y avait le plus de résistances et le plus d’écarts sociaux (Coyzevox accueillait 10 % élèves défavorisés et Berlioz 50 %). Il y a maintenant 25 % maximum d’élèves défavorisés dans les deux collèges. Sur les autres secteurs, cela a marché aussi, mais le potentiel de mixité était moins important au départ, parce que les écarts étaient moins marqués.

Pour le secteur Curie-Philippe, par exemple, il s’agissait de deux collèges REP (réseau d’éducation prioritaire), dont l’un était en voie de sortie de REP (Marie-Curie, grâce à une classe CHAM (classe à horaires aménagés en musique)). Mais le taux d’évitement était de plus de 50 % dans ce double secteur au départ, et beaucoup des élèves affectés ne sont en fait jamais venus. Le taux d’évitement a un peu diminué, mais la régulation est compliquée de ce fait. Il semble quand même que les résultats s’améliorent cette année.

L’expérimentation est encourageante mais la traduction politique est décevante, parce que les tentatives d’extension ont toutes avorté (dans les XIIIe, Xe, XXe arrondissements). La mairie et le rectorat ne semblent pas s’orienter vers une extension du dispositif. Les résistances et l’anxiété sont extrêmement fortes localement, et parfois les réunions d’information ont donné l’impression que l’objectif lui-même était négociable, plus que les modalités. Il y a à Paris une forte proportion de populations très favorisées qui savent se faire entendre. J’ai même entendu dans certains endroits l’idée que l’on n’a pas besoin de l’État pour « remonter » un collège.

On a un outil qui a plutôt fait ses preuves, la direction était la bonne, l’évitement a baissé et la mixité a progressé. Pourquoi ne pas le faire partout ? Beaucoup d’élus locaux freinent, c’est perçu comme trop explosif et il y a beaucoup de fatalisme. Mon sentiment général est que les gens veulent la ségrégation. Paris est un écosystème compliqué.

Quels sont les facteurs de réussite et ceux qui la limitent ?

Il n’y a pas de solution magique, pas un système qui l’emporte nécessairement sur l’autre. La montée alternée a l’avantage de conforter les parents dans l’idée que tout le monde est dans le même bateau, et les enfants restent scolarisés avec leurs copains de CM2. Mais elle n’est pas facile à ajuster dans le temps. Le choix régulé peut être reconfiguré facilement, et il peut fonctionner avec des secteurs sur trois ou quatre collèges.

La condition absolument nécessaire, c’est de mettre en place des comités de suivi, pour avoir une discussion régulière sur les critères et leur évolution, faire le point à chaque rentrée. Il est important aussi de se fonder sur des statistiques émanant d’équipes de recherche et non du rectorat, afin que tout le monde ait une base commune. Sinon, on est au royaume des fakenews, chacun vient avec ses chiffres et ses statistiques et il ne peut pas y avoir de diagnostic partagé. Il faut un cadre bien défini au départ, avec une convention d’évaluation et un regard extérieur de chercheurs.

Enfin, il faut mettre des moyens financiers et humains, au moins de façon transitoire (attribuer un conseiller principal d’éducation supplémentaire, une dotation horaire plus importante, un bonus Affelnet (affectation des élèves par le net) pour le choix du lycée pour ceux qui ne fuient pas le collège de secteur). On ne fait pas une telle expérimentation à moyens constants.

Quelle est la mixité réelle dans les classes ?

Nous n’avons pas pu regarder cet aspect en détail, nous n’avions pas des données assez fines. Mais il y avait une vigilance importante sur la composition des classes dans ces collèges, c’était une préoccupation des principaux, même à Marie-Curie où la classe CHAM a été scindée en deux. Si des classes de niveau avaient été faites, ça se serait vu, les parents d’élèves n’auraient pas laissé passer.

Vous travaillez à une étude plus large, que pouvez-vous nous en dire ?

Lorsque l’expérimentation a été lancée à Paris, elle s’inscrivait dans un cadre plus large d’expérimentations, à Strasbourg, Toulouse, Rennes, Saint-Malo, sur une vingtaine de sites au total et une quarantaine de collèges. Nous sommes en train de mener une évaluation plus globale de l’ensemble de ces dispositifs.

Cela concerne d’autres actions, du type resectorisation, fermeture de collèges défavorisés (comme à Toulouse où les élèves de Badiou ont été envoyés à Fermat). Toutes n’ont pas abouti à plus de mixité, mais certaines ont eu des effets importants. On s’intéresse dans cette étude aux effets de la mixité sur les parcours des élèves, en termes de compétences cognitives et de performances scolaires, mais aussi de compétences non cognitives comme la perception de soi, le fatalisme social, qui sont très importants pour la réussite à long terme.

C’est un projet sur quatre ans, pour suivre une cohorte de la 6e à la sortie du collège. Il y a aussi un groupe contrôle, avec des collèges où il n’y a pas eu de modifications. Les résultats devraient être publiés début 2022.

Vous êtes-vous penché sur la réforme du système Affelnet en cours à Paris ?

Oui, je vais diriger la commission d’évaluation de la réforme ! Il y a des choses très positives et d’autres sur lesquelles je suis plus dubitatif. L’aspect le plus positif, c’est le nouveau barème, avec un bonus social collectif, appelé bonus IPS (indice de position sociale), et attribué en fonction de la composition sociale collective du collège. Petit bémol : si la liste des lycées auxquels auront accès les élèves de 3e dépend du collège de secteur et pas du collège réellement fréquenté, pour le bonus IPS ça n’est pas si clair. Je n’ose pas penser que ce serait aussi fondé sur le collège de secteur et non le collège réel, parce que cela reviendrait à accorder une prime à l’évitement. C’est un des enjeux de la réforme, éviter l’évitement en 6e.

JULIEN GRENET
Propos recueillis pas Cécile Blanchard

Sur la librairie

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L’évaluation pour apprendre
Sans évincer la dimension critique des débats sur l’évaluation, notre dossier sera centré sur le lien entre l’évaluation et les apprentissages du point de vue de l’élève, pour mieux comprendre en quoi ce jugement permet à l’élève d’avancer, par son effet sur sa motivation, ou sur ses connaissances et compétences.