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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le numérique, c’est pas automatique

Anne-Cécile Calléjon

16 avril 2020

Transformer ses pratiques pédagogiques ne va pas de soi. Repenser sa façon de faire cours, en utilisant le numérique mais pas seulement, nécessite souvent un regard extérieur, une dose de méthode et d’accompagnement. Au sein de Canopé en haute-Saône, Anne-Cécile Calléjon exerce le rôle de médiatrice. Elle nous explique en quoi consiste sa mission, entre formation et boosteuse de projet.


Son parcours professionnel a commencé il y a une vingtaine d’année en banlieue parisienne. Professeure des écoles, elle a enseigné dans des communes riches et plus populaires, avant de changer de cap et de partir en milieu rural du côté de Vesoul pour un CP-CE1. « C’était intéressant de passer d’une école à dix-huit classes à une petite école de campagne avec deux classes.  » Elle modifie son approche pour s’adapter, découvre un rythme plus lent en apparence mais qui donne le temps d’approfondir.

C’est là qu’elle outille ses pratiques avec des outils numériques, disposant d’ordinateurs portables entretenus par un parent d’élève. « Je travaillais depuis le début en pédagogie institutionnelle. J’avais une overdose des documents papiers à dupliquer. L’ordinateur m’a permis de me délester de certaines tâches du quotidien, de proposer plus de mise en pratique.  » Elle passe le CAFIPEMF (Certificat d’aptitude aux fonctions d’instituteur ou de professeur des écoles maître formateur ), pour contribuer à la formation des néo-enseignants et change à nouveau de cadre, cette fois en zone d’éducation prioritaire avec une classe de CM1-CM2.

Des tablettes lui permettent d’aller plus loin encore dans ses usages pédagogiques du numérique. Elle développe pendant ses congés un cahier de compétences numérique avec une collègue d’une autre école. D’initiative en projet, l’Inspection académique la repère et lui propose un poste d’ERUN (Enseignant référent pour les usages du numérique). Elle accepte à la condition de conserver un mi-temps de maître formateur, pour poursuivre ses activités de formation, ce qu’elle fait durant un an à un rythme très dense. Elle apprécie l’accompagnement des collègues en milieu rural, le dialogue instauré avec les élus pour envisager un équipement informatique adapté dans les écoles. Elle voit toutefois la majeure partie de son temps dévolu à des aides et dépannages techniques. La pédagogie glisse alors au second plan.

Pédagogie, dessin et numérique

Il y a trois ans, elle change à nouveau d’horizon professionnel à la faveur d’un poste de médiatrice à l’atelier Canopé de Vesoul. Elle définit son rôle autour de la notion d’accompagnement, de «  faire des choses qui apportent aux autres  », de développer des compétences numériques mais pas seulement. « Avant de voir comment utiliser les tablettes, il faut faire comprendre que la pédagogie est indispensable pour repenser sa classe. La première brique consiste à réfléchir dans un schéma général.  » Qu’est ce que l’enseignant veut faire ? La tablette est elle utile ou pas pour le faire ?

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Sketchnote d’Anne-Cécile Calléjon

Le projet se précise, et l’accompagnement porte sur la construction, loin du clé en main. Au départ, elle partage essentiellement ce qu’elle a elle-même développé, puis élargit ses compétences en apprenant au sein du réseau Canopé ou en partageant des idées. Elle s’empare ainsi des outils de la pensée visuelle dont le sketchnoting et la facilitation graphique, qui permettent de noter des notions et les retenir en s’aidant du visuel. Avec un collègue, elle avait pris l’habitude de griffonner pendant les réunions. Ils décident d’utiliser la technique pour faire des synthèses. Ils se documentent sur les usages pédagogiques des cartes heuristiques ou mentales, cherchent des référents. « On a vu qu’en classe, cela avait du sens à la fois pour les élèves, pour les aider à mémoriser, et pour les enseignants dans la préparation de leurs cours et comme outil supplémentaire dans la différenciation. »

Elle observe que le côté artisanal séduit, que l’utilisation des pictogrammes, des dessins et de mots pour synthétiser les notions enrichit la pédagogie. Elle partage ses notes dessinées sur un site Internet, illustre des ouvrages dont Remodeler sa salle de classe et sa pédagogie de Vincent Faillet.

Ça déménage !

L’organisation matérielle de la classe est un autre thème qui la passionne. Enseignante, elle réaménageait fréquemment la sienne, en fonction de ses projets pédagogiques. Ses élèves en riaient et appréciaient, guettant au retour des vacances les changements opérés. «  Pendant quinze ans, j’ai été la reine du déménagement de tables.  » Elle a commencé à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine), lorsque les tables disposées en rangs d’oignons laissaient peu de place à l’apprentissage de la lecture. Ses élèves étaient de faibles lecteurs, et sans mise en activités, elle ne voyait pas comment les faire progresser.

Elle accompagne des équipes pédagogiques sur le thème de « bouger les espaces », comme dans ce lycée général et professionnel où la persévérance scolaire est une préoccupation. La première étape a été de construire une équipe projet, un collectif composé de gens différents mais motivés qui ensuite se met d’accord sur la méthodologie et les process en regardant ce qui fonctionne ou non. « J’ai toujours tâtonné, fonctionné en essais-erreurs. C’est important pour la pédagogie. »

Elle prône l’agilité, l’expérimentation le fait d’essayer et de tenter autre chose si cela ne fonctionne pas, sans attendre, de regarder aussi ce qui se fait ailleurs. « Cela ne marche pas s’il n’y a pas d’expression des besoins. Les enseignants ont l’habitude de leur visuel. Il faut les convaincre que ce qu’ils font est bien mais qu’en changeant de point de vue, on peut améliorer les choses. » Les espaces sont repensés ensuite.

Boites à outils

Elle pioche dans sa boîte à outils pour accompagner l’équipe, utilise le sketchnoting et le support du numérique. La réflexion s’est développée lors de mises en situation en utilisant des jeux de rôles autour de la question « je suis enseignant, je veux mettre quoi dans ma classe ? ». Les ateliers, d’une durée de deux heures, ont abouti à un projet de réaménagement du CDI en le repensant comme un espace investi par toutes les matières. Marie Bara et Vincent Faillet sont intervenus lors d’un séminaire pour enrichir les idées lors d’une journée conçue comme exceptionnelle, une bulle d’oxygène où tous étaient rassemblés en présentiel.

Le stade suivant est celui de l’inventaire du mobilier, des mesures pour passer au concret, au réaménagement. « La clé de la médiation c’est de ne pas faire de descendant. Je prépare la méthodologie, les enseignants font. Mon rôle est de mettre des outils sur la table et de faire en sorte que les gens produisent. » Au début, l’approche peut surprendre, avec un sentiment de frustration lorsque les participants pensent suivre une formation. « Ce sont parfois ceux qui semblent les moins motivés au départ, qui à la longue sont les plus convaincus et partagent avec des collègues. »

Tout repose sur le collectif, sur la constitution d’une équipe qui devient le noyau du projet, le fait vivre pendant et après la médiation, qui doit accepter aussi les blocages, les échecs, trouver une autre entrée pour avancer, ouvrir une fenêtre lorsque la porte est bloquée. Dans cette démarche, le chef d’établissement est mis en posture d’écoute, en retrait, un positionnement qu’il lui faut apprivoiser s’il n’en a pas l’habitude.

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Sketchnote d’Anne-Cécile Calléjon

Les méthodes de médiation soulignent l’importance de la proximité, des référents internes et des réseaux de partenaires, l’émergence d’un territoire apprenant. « Un enseignant ne peut se satisfaire des seules formations institutionnelles. On apprend à toutes les échelles, avec des relais et des référents locaux. Le pyramidal ne peut plus suffire. »

Besoin de formation continue

La continuité pédagogique induite par le confinement a souligné cette nécessaire formation continue par des moyens variés et souvent informels. Le besoin de médiation, de familiarisation avec des techniques et surtout une organisation pédagogique est réel. Durant l’année scolaire, l’atelier Canopé joue ce rôle en proposant à la fois des prêts d’outils et de matériel, de la documentation et des animations. « En milieu rural, c’est important avec le prêt d’éduc-objets dans des écoles où il y a peu de matériel. »

Le mercredi se déroulent des formations ouvertes à tous. L’atelier accueille aussi des classes et leurs enseignants venus d’un établissement de l’éducation prioritaire voisin pour s’initier à la web radio. Des accompagnements peuvent être individuels, y compris pour des séances d’une heure en classe. « Cela dépend des demandes. La seule exigence est qu’il y ait un projet pédagogique derrière pour pousser à aller plus loin vers un numérique pédagogique. On trouve un terrain d’entente pour que l’idée germée en classe se transforme en projet.  » La programmation, la robotique, la création et l’utilisation d’un espace numérique sont des thèmes prisés. Le sketchnoting est aussi proposé, un moyen pour des enseignants qui ont peu d’appétence pour le numérique d’y accéder par une voie détournée.

« Je n’ai pas d’emploi du temps type pour mes journées », explique Anne-Cécile Calléjon. Tout dépend des appels, des besoins exprimés. Elle enrichit au fil du temps ses compétences, les diffuse, en partageant avec d’autres médiateurs au sein du réseau Canopé ou auprès des équipes accompagnées. «  Il n’y a pas une solution, il y en a plein. L’enseignant cherche dans sa boîte l’outil pour s’adapter au gamin. »

Elle a observé les tâtonnements, les vertiges aussi, dans les pratiques à distance mises en œuvre lors des trois premières semaines du confinement. Elle a vu des échanges et des apprentissages mutuels, des inégalités également, dans la maîtrise des outils et l’accès au matériel. «  Le confinement va faire bouger les lignes sur le numérique pédagogique.  » Son conseil ? Faire simple et toujours au service de la pédagogie.

Monique Royer


Le site sur le sketchnoting d’Anne-Cécile Calléjon

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