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La citoyenneté scolaire est-elle possible ?

Par Gardy Bertili

Un CPE s’interroge sur les pratiques démocratiques de nos établissements ordinaires. A sa sévérité pourront répondre des témoignages différents de nos lecteurs ! Il propose ensuite des pratiques d’établissement où, modestement, on essaie de réintroduire de la parole et du lien.

La démocratie scolaire, sujet ou débat récurrent, peut-elle se vivre réellement au sein des Etablissements Public Locaux d’enseignement ? Souhaitons-nous qu’elle émerge concrètement et se développe ? Les élèves eux-mêmes sont-ils vraiment demandeurs ? Au moment où viennent de se dérouler les élections des personnels, des parents, et des élèves au Conseil d’Administration, au Conseil de la Vie Lycéenne, au moment où le conseil pédagogique se met en place, et au moment où les nouvelles dispositions de la nouvelle Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école se mettent en œuvre, et cinq ans après le choc terrible du 21 avril 2002, on peut légitiment s’interroger.

Le sacrifice de la parole de l’élève

Le fonctionnement des EPLE clive trop les rapports entre adultes fondés sur la pseudo confrontation, démagogie, fausse solidarité, l’hypocrisie, censure et autocensure , il n’y existe pas une réelle pratique démocratique. Ce fonctionnement étouffe évidemment la citoyenneté scolaire des élèves. Et cela malgré les récurrentes affirmations de bonnes volontés ou d’intentions. On a beau multiplier des instances, proclamer des droits sans cesse nouveaux aux élèves, développer des instances, des organes, des parlements de jeunes, de conseils municipaux d’enfants, l’école n’est toujours pas le lieu de l’apprentissage de la démocratie, encore moins le lieu de la démocratie expérimentée. L’élève est loin d’être considéré comme une personne, un adulte en devenir, il n’est vu qu’à travers le prisme du regard, de la perception et des représentations des adultes.

Des droits, quels droits ?

On a jamais distribué autant de droits aux élèves et inventé autant de textes, dispositifs, de droits et/ou d’instances : délégué de classe, Conseil de la Vie Lycéenne (CVL) (décliné en CAVL, CNVL, CSE), la circulaire de 1991 sur les droits et obligations des élèves, textes de juillet 2000 Mais y a-t-il eu réelle volonté de les faire vivre dans les EPLE : Est-il possible de les faire vivre ? On élude la question en accusant les élèves : ils seraient des consommateurs de savoirs, elle serait un simple service, enfin leur désintérêt pour ces droits et ces instances serait manifeste. Peut-être, mais les adultes ont-ils permis aux élèves de les faire vivre, l’école dans sa structure et dans son fonctionnement favorise-t-elle l’exercice de ces droits et la vie de ces instances. Et les adultes, ont-ils des droits, les exercent-ils, et si oui, sérieusement ? Peuvent-ils s’exprimer ? Votent-ils ? Comment élisent-ils leurs représentants ? Quels droits pour ces derniers ? Qui représentent-ils ?

Le droit d’expression des élèves

La place de la parole de l’élève constitue une récurrence, chacun admet son insuffisance et aussi la nécessité de la mettre au cœur de l’apprentissage de l’élève à la vie sociale et civique. Mais enfin, où l’élève peut-il verbaliser, dans quels espaces et quel est le temps qui en est consacré ? En classe, cette parole est confisquée par l’autorité du maître et occultée par la pédagogie. L’alibi du manque de temps est fallacieux ; qui ignore encore que cette parole est absente de la clase parce que le professeur lui conteste une validité quelconque. L’admettre serait un affaiblissement de son autorité, de l’acte pédagogique, compromettre son pouvoir du maître. Cette parole ne reçoit pas davantage écho au niveau de l’établissement. Aussi bien en conseil d’administration, en CVL ou en conseil de classe, ce droit est un déni de droit. L’élève apprend à s’autocensurer, à autoréguler sa parole, de peur qu’elle se retourne contre lui. Quiconque a déjà participé à un conseil de classe a sans doute assisté à ce déni manifeste de droit. Si un des délégués ose faire état d’un dysfonctionnement, il est immédiatement mis au pilori. Pseudo solidarité corporatiste oblige, combien de fois en tant que CPE nous nous torturons nos méninges pour apporter des explications tortueuses pour éluder la juste expression d’un élève sur un dysfonctionnement de classe et/ou d’établissement. Sont-ils dupes, les élèves ? Non, ils sont conscients de notre manège, ils nous assènent bien souvent un « de toute façon, vous donnerez toujours raison à votre collègue » ou un « les adultes auront toujours raison parce qu’ils sont adultes ». Reconnaître la parole est-ce clamer une relation égalitaire adultes-élèves ? Non plus, la relation éducative comme pédagogique est foncièrement asymétrique, et elle doit la rester mais écouter les doléances,
soumettre un débat contradictoire pour toucher « la vérité » face à une situation peu claire, permettre à un élève de formuler des avis argumentés ou des réserves sur un projet — est-ce être laxiste ou affaiblir l’autorité des adultes ?

Le droit des élèves à la responsabilité

Là encore, placer les élèves en responsabilité en vue de l’apprentissage de la citoyenneté, de leur épanouissement et de la préparation de leur vie d’adulte pour qu’ils soient acteurs et non pas uniquement consommateurs relève de la pure incantation. On entend souvent dire que les élèves rechignent à investir leurs instances représentatives ou associatives. Et si cela est vrai n’est-ce pas parce que la pédagogie phagocyte tout, que l’école elle-même cultive l’individualisme, la concurrence, la performance, les résultats et soumettent les élèves au diktat de l’évaluation à outrance ? Et secundo, donne-t-on de véritables moyens aux élèves pour qu’ils s’engagent ? Le CVL par exemple qui pourrait constituer un levier vit-il dans nos EPLE ? Et quand il vit, n’est-ce pas trop souvent avec la bienveillance de certains adultes qui prennent en main les projets, dictent leurs plaisir et désirs au lieu de conseiller, d’aider, de proposer ? La maison des lycéens, instance qui doit permettre l’expression de l’engagement associatif, a-t-elle la place qu’elle devrait avoir. Sous le prétexte d’éviter des dérapages ou des débordements (propagande ou prosélytisme), on balise. Ainsi l’on bloque par la démotivation tant les freins sont nombreux.

Le droit pour qui ?

Les textes de juillet 2000 sont-ils respectés ? Différencie-t-on punition et sanction ? Reconnaît-on le droit aux élèves de contredire ? différencie-t-on juge et partie ? Punit-on ou sanctionne-t-on par palier, degré et les mesures sont-elles proportionnelles ? Le sursis ou la possibilité de faire appel, ou encore la séparation entre le comportement et la personne de l’élève sont-ils des leviers ou des cadres qui guident nos rapports avec les élèves dans les EPLE. On peut en douter lorsque l’on voit que la sanction sert à calmer les esprits et à obtenir la paix sociale, lorsque tel chef d’établissement décrète que tel élève est évacué sans autre forme de discussion, lorsque tel professeur exige une exclusion pour un port de casquette ou un « mâchage de chewing-gum » ? Comment dans ces conditions le droit prend-t-il sens pour les élèves quand non seulement on ne construit pas avec eux la règle mais qu’on en abuse ? Et que dire de l’absence de cohérence éducative, tel professeur punit l’usage du baladeur et un autre le tolère, tel enseignant accepte tel élève avec plus de 5 minutes de retards et refuse d’autres qui ont à peine quelques secondes, tel CPE fait l’impasse sur les absences de tel élève et cherche à coincer tel autre pour une heure, tel adulte prime l’affectivité et tel autre ses principes rigides.

L’école, lieu de tensions et de conflits

Cela peut paraître provocateur, mais l’école est et doit demeurer un lieu de tensions et de conflits et pas uniquement un rouage intégrateur. L’école est un lieu de conflits car les relations sont complexes, elles dépendent à la fois de la confiance et de l’intérêt des protagonistes. C’est par le conflit que s’instaure le débat argumenté, que s’apprend et se développe le respect mutuel. Tant d’adultes exigent le respect des élèves alors qu’ils sont les premiers à les humilier, à leur couper la parole, à les empêcher de s’exprimer, à récuser leur droit à parler et même à penser. Or, l’autorité du maître et de l’adulte passe à la fois par ses compétences professionnelles mais aussi par son expertise relationnelle, et celle-ci se construit avec l’élève. Pour parvenir à un ordre normatif et accepté, il faut passer par les désaccords, les accords, les conflits d’appartenance et d’intérêt et arriver au compromis, à l’équité sans négliger l’exigence de promotion des valeurs et des principes non négociables.

Le pari de l’oubli comme don

Les adultes ont du mal à faire le don de leur oubli, du coup l’élève se sent cerné de toutes parts dès qu’il ne répond pas au cadre de nos représentations, à nos attentes ou encore à notre propre vécu d’élève. Or, l’oubli est un don qui facilite la réciprocité de la confiance adultes-élèves. Une fois, l’erreur corrigée, la faute punie ou sanctionnée, la page mérite d’être tournée. L’élève peut se refaire « une virginité » et croire en l’adulte qui l’accueille, accepte de flatter l’humanité qui est en lui et sait sortir de la confrontation. Celle-ci ne peut se pérenniser au risque de pérenniser des malentendus, de créer le désarroi, d’accroître la défiance des uns et des autres. L’oubli permet de rentrer avec l’élève dans une relation où l’adulte conserve son rôle de porteurs d’espérance, de valeurs et où l’élève peut risquer, peut essayer et peut progresser non seulement scolairement mais aussi socialement et civiquement.

Deux expériences concrètes parmi d’autres comme contributions à la réflexion

L’école doit donc permettre le débat et l’expression des droits et des devoirs. On n’a pas besoin d’inventer de nouvelles instances, il faut accepter de faire vivre celles qui existent mais surtout mettre en place des actes, lieux et moments concrets de construction de citoyenneté et pas uniquement la civilité.

Au lycée professionnel : Combattre les incivilités et revaloriser les élèves

Que faire face au constat d’incivilités qui se multipliaient, de la démotivation de certains élèves qui n’ont pas pu ou su construire leur orientation, devant la dévalorisation de soi d’autres et face à la défiance vis-à-vis des adultes ? Les punitions et les sanctions ont prouvé leur limites. Nous avons convenu d’un nouveau mode de fonctionnement, à l’essai pendant trois mois. L’objectif visait à permettre aux élèves de cette classe de BEP VAM à se mettre en projet, à donner du sens à leur présence au lycée, à reprendre confiance en eux, et nous avons fait le pari d’une diminution des actes d’incivilités. Nous avions aussi mesuré les risques de notre action : risque de dérapages verbaux, frustrations accentuées des élèves et des adultes, vie de la classe éventuellement plus compliquée à gérer en cas d’échec. Les risques encourus nous semblaient moins nombreux que les avantages à tirer, nous avons donc décidé de tenter l’expérience. Une fois par semaine, puis par quinzaine, l’équipe pédagogique et les élèves se sont réunis dans une salle différente des salles de cours habituelles pour dialoguer, faire le bilan et fixer des objectifs à atteindre et qui devaient être évalués par tous lors de la prochaine réunion. Les élèves devaient prendre en charge à tour de rôle la présidence et le secrétariat ; le cadre et les conditions des débats ayant été définis avec eux lors de deux heures de vie classe assurées par le professeur principal et le CPE). Faire parler et débattre les élèves ne suffisant pas, il fallait donc construire avec eux les règles qu’ils devaient ensuite respecter pour faire de la classe un espace d’apprentissages mais aussi de dialogue, d’ouverture, il fallait retisser avec eux une relation de confiance. La mise en responsabilité, l’écoute de leurs maux et mots, la mise en confiance ont valorisé leur expression et leur personne. Le compte rendu fait à l’issue de chaque réunion a permis de mesurer le chemin parcouru. Du « on ne nous aime pas », « on est moins que rien », « nous n’arriverons pas à réussir », « nous n’aimons pas la classe » à « on a envie de réussir », « nous sommes capables de réussir », « nous comprenons les attentes des enseignants », « nous sommes d’accord pour modifier notre comportement parce qu’il y va de la réussite de chacun et de tous ». La construction de cette réussite collective a fait l’objet d’un accord collectif et d’une compréhension des règles nécessaires pour y parvenir. Nous avons donc jugulé bien des litiges qui ont pu être verbalisés et bien des situations de conflits grâce à la prise en compte des souffrances, de la parole et des intérêts de chacun.
Les limites de cette action ont résidé dans le temps à consacrer et dans la formation initiale à faire pour que ces temps de dialogue ou de débats ne se transforment pas en règlements de compte . L’autre limite résidait dans la permanence d’une telle action aussi bien dans l’année, elle doit être ponctuelle, mais aussi difficile à généraliser sur les autres sections qui traversaient les mêmes turbulences. Enfin, la dernière limite résidait dans la volonté des équipes éducatives et pédagogiques, car il fallait une réelle volonté pour surseoir à ses représentations anciennes et accepter de rentrer dans une nouvelle relation avec les élèves.

Une commission de régulation pour éviter des dérives

Face à la multitude d’exclusions temporaires et de demandes de conseil de discipline comme régulation de conflits ou de paix sociale, nous avions décidé de réagir. Ces sanctions ne suffisaient pas à apporter sérénité et confiance, élèves et adultes s’observaient comme des ennemis potentiels. Face à ces difficultés, une commission de réflexion a été mise en place qui a débouché sur une expérience inédite dans ce collège : la mise en place d’une commission de régulation des transgressions. Une commission de vie scolaire, non, elle pouvait être saisie par les adultes et par les élèves, elle régulait tensions et conflits entre adultes et élèves mais aussi entre élèves. Son objectif consistait à écouter, donner la parole, surseoir la sanction pour mettre face à face les protagonistes, renouer le dialogue, agir par le débat contradictoire, trouver la mesure adaptée et proportionnelle (et non vengeresse ou d’exclusion) et retisser de la relation. Cette commission dont la présidence ne revenait pas obligatoirement au chef d’établissement, était vécue par les élèves comme un lieu de verbalisation, d’explications, de compréhension de ses actes : incivilités, frustrations, phobie de l’autre, violences. Cette commission proposait aussi des sanctions que le chef d’établissement suivait ou non. La fonction de régulation par l’écoute, le débat et la confrontation avec l’altérité permet la distance et valorise l’élève dans sa personne même si elle désapprouve son acte. Nous mesurions aussi évidemment les limites du dialogue, de l’écoute, la sanction a une vertu éducative, elle n’est pas que châtiment expiatoire et elle ne doit pas être un défouloir ou une manière d’éluder les vraies difficultés. Mais pour qu’elle soit éducative, elle doit reposer sur des fondements qui prennent en compte la personne de l’élève, celui-ci doit la comprendre pour l’entendre et l’accepter. Et ce n’est pas être laxiste que de passer par cette voie de la verbalisation, de la compréhension. L’évaluation de cette commission de régulation des transgressions a ainsi montré une diminution des situations de conflits, de tensions, et donc de sanctions. Mais les limites ont aussi été pointées. Cette commission ne fait-elle pas concurrence aux autres ? Doit-on toujours dialoguer avant de sanctionner ? De même, il fallait redéfinir les critères de sélection des membres, peut-être qu’il aurait fallu que chaque classe élise son représentant à cette commission, celui-ci n’étant pas forcément le délégué de classe.

La démocratie et la citoyenneté scolaires ne peuvent plus être uniquement des incantations alors que la réalité des établissements se fonde sur le bien-pensant, le politiquement correct. Cette citoyenneté scolaire est une impérieuse nécessité pour rendre l’école plus ouverte, plus accueillante, une école qui considère les élèves comme de véritables partenaires.

Gardy Bertili, CPE (Saint-Cyr L’école - Yvelines).