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L’actualité éducative du N°397/398 - Octobre 2001

Incrédulité

Après les attentats : point de vue d’un professeur de sciences sociales, depuis le Minnesota, « heartland » des États-Unis.

10 octobre 2001

Les attaques terroristes sur New York et Washington ont été pour moi l’occasion de relever un défi pédagogique. Je me suis trouvé aux prises avec la question : comment lancer mes élèves sur ce sujet, jusqu’où en discuter, comment aborder la « mésinformation » à partir de sources peu fiables que beaucoup d’élèves allaient relayer et, plus important encore, comment calmer les peurs que cette tragédie avait suscitées chez beaucoup d’adolescents ?

Le jour des attentats s’est passé à regarder les reportages sur CNN. Dans ce contexte, la notion de programme perd tout sens et il paraît contraire à toute éthique, surtout si on est professeur de sciences sociales, d’ignorer un événement mondial majeur même s’il est en train de se produire.

Incrédulité est la seule chose qui puisse qualifier la réaction de mes élèves aux images qu’ils voyaient. Ils étaient silencieux et maussades, comme si l’énergie de leur adolescence avait été aspirée. Peu d’entre eux parlaient, la plupart étaient en état de choc. J’ai pensé qu’il fallait laisser les élèves s’approprier par eux-mêmes l’événement. Une discussion dans ce contexte semblait prématurée et dans certains cas dangereuse. J’ai simplement laissé les faits se dérouler tels que c’était arrivé.

Le jour suivant ces attaques, j’ai laissé mes élèves libres de s’exprimer. J’ai pensé que mieux valait ne pas les forcer. J’ai rencontré chez les bons élèves de 9 th grade un grand désir de parler de ce qu’ils avaient vu et d’y réfléchir. Ces élèves appartiennent à la petite et moyenne bourgeoisie d’une banlieue résidentielle et le monde est souvent éloigné de leurs préoccupations. Parmi ces élèves ce qui dominait était un sentiment général d’irréalité par rapport aux événements. Un élève souligna qu’il s’était cru au cinéma alors qu’il regardait le World Trade Center exploser. D’autres se demandaient comment cela pouvait arriver à une super-puissance mondiale ; la logistique des événements les rendait perplexes et un élève exprima ce point de vue : « L’attaque a ébranlé notre confiance en tant que nation. » Presque tous les élèves s’inquiétaient du risque de guerre. Plusieurs d’entre eux se demandaient quand nous commencerions les bombardements et quelques-uns (une minorité) s’inquiétaient des conséquences pour le peuple afghan si cet État était lié aux attaques. Une seule élève se dit préoccupée quant au rôle que les médias avaient joué dans cet événement. Le soir après l’attaque, elle avait fait la queue, avec un ou une amie, pendant deux heures pour prendre de l’essence et elle avait entendu que des gens faisaient des provisions de nourriture. Il y avait, sans doute, dans son esprit, la crainte d’une panique généralisée.

Depuis que cette attaque est arrivée, je continue à en parler avec mes élèves. Ils sont passés d’un stade initial où dominaient l’incrédulité et la stupeur à un stade où domine la crainte de la guerre. Une semaine s’est écoulée depuis l’attaque. Cette même grave question les hante toujours. En tant qu’enseignant, je dois tenir compte du risque de lassitude par saturation. Les dernières réactions montrent que mes élèves sont très préoccupés par le risque de guerre et comme l’a formulé l’un d’entre eux : « ne nous précipitons pas trop vite. Contre qui luttons-nous ? » Sans doute est-ce là la question essentielle que chacun d’entre nous doit se poser. C’est le « fil d’argent », le cœur même de cette question. Les élèves ressentent fortement un phénomène de rapprochement national. Comme le formulait l’un d’eux : « Les gens sont plus proches les uns des autres ; du bon peut être engendré par une tragédie. » Si on les interroge, la plupart de mes élèves se prononcent en faveur d’une intervention militaire. Sous quelle forme, ce n’est pas évident pour eux.

Ces événements tragiques ont suscité de passionnantes discussions. J’ai l’impression que mes élèves regardent les bulletins d’information, lisent les journaux comme jamais auparavant. Ils posent de bonnes questions et font des commentaires intelligents. Pour le pédagogue que je suis j’ai ressenti que m’était donnée là une exceptionnelle occasion d’enseignement. Mais j’aurais préféré ne pas avoir à le faire car mon cœur saigne.

Tom Scott, professeur de High schoolà Rosemount, Minnesota.
(Texte traduit par Colette Crémieux.)