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N° 561, L’éducation à la sexualité

«  En faire un projet exaltant !  »

Entretien avec Jean Jouzel

Glaciologue et climatologue, Jean Jouzel est désormais une voix essentielle dès lors qu’il est question de réchauffement climatique. Il soutient activement tout ce qui peut contribuer à faire que dans le domaine éducatif aussi, cela devienne « l’affaire du siècle ».

Comment en êtes-vous venu à travailler sur le climat ? Dans vos études secondaires, y a-t-il eu des déclencheurs qui vous ont mené à votre engagement dans la recherche en sciences physiques ?

En fait, je suis venu à m’intéresser au climat un peu par hasard. J’ai suivi un cursus d’élève bon en maths dans mon lycée de Bretagne et j’ai été, avec deux ans d’avance, en classe préparatoire Maths sup à Rennes, alors que je savais à peine ce que cela voulait dire ; j’étais issu d’une famille d’agriculteurs qui ignorait beaucoup de choses sur le monde des études supérieures. J’étais intéressé par la chimie et les maths, et j’ai même failli intégrer la première école d’informatique qui s’est créée à Grenoble dans les années 60. Pour ma thèse, on m’a proposé de travailler sur un sujet qui était l’étude de la formation de la grêle à partir de l’analyse des isotopes de l’eau, mais je n’avais pas vraiment choisi ce domaine. Il faut rappeler que dans les années 70, le climat n’était pas vraiment un thème important dans la recherche. C’est dans ce laboratoire de géochimie isotopique de Saclay que j’ai rencontré Claude Lorius, qui revenait d’expéditions polaires et m’a invité à collaborer, toujours à partir de l’analyse isotopique, mais cette fois d’échantillons de neige et de glace (et à abandonner la grêle !). Depuis, ma carrière s’est orientée vers la reconstitution des climats passés, à partir de l’analyse des glaces polaires, ce qui nous apporte des informations pertinentes vis-à-vis de l’évolution future de notre climat.

Je reviens à votre enfance à la campagne : a-t-elle eu une influence sur votre souci de l’environnement ?

Peut-être, en tout cas je connais bien le milieu agricole et rural. J’ai pu constater par exemple la disparition regrettable du bocage, qui constituait le milieu dominant alors. Mais cela n’a pas de rapport vraiment avec mon parcours.

À quel moment le scientifique que vous étiez s’est-il aussi engagé dans la vie publique et médiatique ?

C’est dans les années 80 qu’avec mes collègues de Saclay et l’équipe de Claude Lorius à Grenoble nous avons pu mettre en évidence, en collaboration avec des équipes soviétiques, l’existence d’un lien entre climat et effet de serre dans le passé, à partir de l’étude de carottes de glace forées en Antarctique. Cela a vite suscité l’intérêt et j’ai été par exemple interviewé sur ces travaux par le New York Times. De nombreux articles ont paru alors sur le sujet, mais il fallait batailler contre les négationnistes, qui remettaient en cause ce qui pourtant devenait de plus en plus évident et faisait consensus chez les experts : le rôle essentiel joué par les humains dans le réchauffement de la planète. Le rôle des chercheurs a été dans ces moments-là décisif, et je me souviens à contrario de la COP (Conférence des États signataires) de La Haye en 2001, où la ministre d’alors était présente avec des ONG (organisation non gouvernementale), mais sans être accompagnée de scientifiques, et combien cela avait été négatif, car il faut des données solides à opposer à l’inertie des gouvernants ou au climatoscepticisme. Un grand tournant a été le discours de Chirac l’année suivante à Johannesburg (le fameux « la maison brule et nous regardons ailleurs »). Depuis, avec le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), créé en 1988 et dont j’ai été vice-président du groupe scientifique, nous avons essayé de convaincre les chefs d’État, et chez nous les présidents de la République, de s’engager davantage.

Vous avez des contacts avec les jeunes et vous vous intéressez aux aspects éducatifs sur cette question majeure. Pouvez-vous nous en parler ?

Oui, c’est une préoccupation montante chez les jeunes, comme j’ai pu le constater à Madrid à la COP 25. Il est important de soutenir leurs engagements et d’être dans le positif, d’offrir des perspectives d’espoir. Même si les inquiétudes sont grandes, on ne doit pas tomber dans le catastrophisme de l’effondrement. Il faut parvenir à montrer que se battre pour la transition écologique, pour un autre monde plus juste et plus agréable peut être un projet exaltant. Je me différencie des collapsologues, tout au moins de ceux dont le message risque fort de pousser à l’inaction et à la résignation.

Et l’école, comment doit-elle participer à cette prise de conscience de la nécessité d’agir ?

Je participe avec l’Office for Climate Education à une action globale en direction de l’institution scolaire et universitaire, pour notamment une diffusion très large des connaissances sur le climat à tous les niveaux. J’ai été auditionné par le Conseil supérieur des programmes (bon, il y a eu aussi la consultation de deux climatosceptiques, mais ce qui est ressorti dans les textes publiés est quand même positif !) et ai contribué ainsi à une meilleure prise en compte du sujet dans les programmes scolaires. Il nous faut en tout cas agir avec vigueur pour qu’à l’université, on fournisse à tous un socle commun de connaissances sur ces questions, car on est loin du compte. Bien sûr, la formation des enseignants est concernée. J’espère que les responsables institutionnels sont bien conscients de la nécessité d’avancer, et cela commence justement par la formation des enseignants, bien sûr. Je travaille de façon positive avec le ministère de l’Enseignement supérieur, qui vient de me confier la présidence d’un groupe de travail sur l’intégration des enjeux de la transition écologique dans l’enseignement supérieur. Je suis partant pour m’engager sur ce terrain, à côté de l’action plus politique, qui reste essentielle et dans laquelle je suis aussi engagé.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Photographie © CEA

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