Accueil > Le Cercle de recherche et d’action pédagogiques > L’association > Les évènements > Les colloques > Colloque 2004 - Quelle autorité à l’école ? > Analyse d’une situation : la ruse, une alternative à l’autorité (...)


Colloque "Quelle autorité à l’école" (25 et 26 octobre 2004)

Analyse d’une situation : la ruse, une alternative à l’autorité ?

Par Yves Guégan

La situation évoquée ci-dessous a été présentée et analysée pendant le colloque lors de l’atelier « analyse de pratiques » animé le 25 octobre par Richard Etienne

Récit

La situation proposée concerne un groupe d’une vingtaine d’agents techniques de la fonction publique qui suivent, après la réussite d’un concours, une formation en alternance obligatoire pour valider le nouveau grade. Elle dure plusieurs semaines et comporte un volet technique et un volet psychosocial. Lors de la dernière journée de formation du module « management », au mois de juin dans le Sud de la France, les stagiaires manifestent une démotivation ostensible. Il fait très chaud, près de la moitié sont en short, certains portent des tongs et n’ont manifestement aucune envie de s’enfermer toute la journée pour travailler sur leurs compétences managériales. Deux « meneurs » me déclarent qu’ils ont suffisamment travaillé comme ça et qu’on ferait mieux d’aller à la plage. Les autres semblent attendre de voir ce qui va se passer. Il n’y a pas d’agressivité mais ils sont tous fatigués, très très fatigués.
De mon côté, j’ai un contrat avec l’institution qui m’emploie et je ne peux pas prendre la décision de suspendre la journée. Je suis un intervenant parmi d’autres et je n’ai aucune autorité hiérarchique sur ces personnes, aucune légitimité pour donner des ordres. La persuasion me semble également inopérante : ils connaissent aussi bien que moi le caractère obligatoire de cette formation et ils savent que je n’ai pas le pouvoir de supprimer la journée. Tous les arguments que je pourrais avancer me semblent superflus par rapport à l’attractivité de la plage. D’un autre côté, je n’ai pas envie de subir le calvaire d’avoir à les traîner pendant sept heures.
Après quelques minutes de palabre, je décide d’appliquer la prescription du symptôme : « OK. On va supprimer la journée. Vous irez à la plage si vous voulez. » Mais je prends soin de mettre une petite barrière en déclarant qu’il faut avoir l’autorisation du responsable institutionnel pour clore la formation et je propose qu’on aille le voir ensemble. Aussitôt, plusieurs disent que ce n’est pas possible, qu’ils doivent tous obligatoirement comptabiliser le nombre requis de journées de formation et que le responsable n’a aucun pouvoir de décision. J’insiste en disant qu’ils sont vraiment démotivés pour travailler, mais ils ne veulent plus du tout aller à la plage. Le paradoxe a fonctionné.
Je suis assez content de mon stratagème mais il faut maintenant les mettre en activité. J’ai prévu pour la matinée un travail sur la décision et l’argumentation avec comme support le « jeu de la Nasa » qui, à partir d’un scénario catastrophe (une équipe bloquée sur la lune), consiste à classer collectivement (en trois groupes de six ou sept personnes) quinze objets indispensables à la survie. Il s’agit d’expérimenter concrètement les techniques d’influence, la violence argumentative, les stratégies de défense et au final l’illusion persuasive. Généralement, c’est un jeu très dynamique dans lequel s’impliquent les participants. Mais ce jour là, les deux meneurs sabotent l’exercice en esquivant l’argumentation. Ils expédient la liste en cinq minutes alors qu’il faut normalement une bonne demi-heure pour l’établir.
Je suis meurtri pour ce jeu que j’aime bien et, en attendant que les deux autres groupes terminent, j’invite le groupe rebelle à aller faire un tour à l’extérieur. Ils traîneront les pieds comme ça toute la journée, sans agressivité, mais en affichant une belle désinvolture et en participant de manière purement factice.

Pourquoi ça n’a pas marché...

Je reprends ici les hypothèses formulées par les participants du groupe (dans le temps très court qui nous est resté ce jour-là) et j’y ajoute les miennes.
- 1. Sur le plan psychologique :
Je retiens particulièrement l’idée que la démotivation du groupe pouvait être le reflet de la mienne et que j’étais peut-être moi-même « en tongs » dans ma tête, en ce mois de juin. Possible.
- 2. Sur le plan organisationnel :
Les techniciens se considèrent comme victimes d’un système de formation trop lourd. De plus, l’enseignant est perçu par eux comme un prestataire extérieur dépourvu de légitimité hiérarchique.
- 3. Sur le plan de la dynamique de groupe :
Les opposants, dans cette situation, se posent comme les représentants du groupe. Et, du point de vue de la décision prise, les techniciens acceptent de travailler sans pour autant oublier la plage. Ils décident de rester mais s’estiment contraints (et peut-être piégés).

Du bon usage de la ruse

La ruse est suspecte. Elle évoque des pratiques immorales (duperie, falsification, machiavélisme...) qui cadrent mal avec l’action éducative. Pourtant tout un chacun utilise quotidiennement la ruse car, comme le montre Erving Goffman, le monde est un théâtre dans lequel l’individu se met en scène, et joue son rôle social en combinant authenticité et artifices rituels afin de donner de soi une image convenable. En classe, l’humour est souvent une ruse pour faire tomber la tension et contourner l’affrontement, la pédagogie par projet est également une forme de ruse qui masque, derrière une activité motivante, des enjeux pédagogiques que l’enfant ne perçoit pas. D’une façon plus générale, toute conduite dont on voile les objectifs, toute stratégie relationnelle indirecte, est de l’ordre de la ruse. Il ne s’agit pas de vanter la tromperie qui est certes blâmable, mais les vertus d’une certaine dissimulation tactique propre à faciliter la coopération pédagogique.
Les « techniques paradoxales » sont un exemple intéressant d’utilisation de la ruse, car elles permettent de gérer en douceur des situations bloquées, spécialement lorsque les techniques directives (autorité et persuasion) sont inadaptées. Globalement, elles consistent à utiliser la pratique du judo dans l’échange verbal : on s’appuie sur l’argumentation de l’adversaire pour tenter de lui faire infléchir sa position initiale. Les paradoxalistes utilisent en particulier la technique de « prescription du symptôme », qui consiste à aller dans le sens de l’autre en renforçant ses propos, afin de l’amener progressivement, sans le contredire, à changer d’attitude ou d’opinion.
La ruse peut donc présenter un certain intérêt pour favoriser la coopération. Pour autant, son utilisation reste délicate car elle risque toujours de se heurter à l’écueil de la manipulation. Il convient donc d’être attentif à la frontière qui existe entre manipulation et tactique légitime d’influence poursuivant avec éthique une finalité éducative. Mais c’est lorsque l’influence souterraine laisse une véritable place à la liberté de dire ou de faire de l’apprenant qu’elle présente vraiment un intérêt pédagogique.

Yves Guégan