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À l’école musulmane. Une école à soi dans la France post-attentats
Diane-Sophie Girin, PUF, 2026Avant d’écrire cette recension, j’ai laissé le livre traîner quelques jours en salle des professeurs. Sa couverture – représentant en fond une élève voilée en train de travailler – visible sur la table où chacun se retrouve le matin pour un café. Une manière d’explorer l’imaginaire collectif autour de la religion et de l’école. Les réactions de mes collègues ont été immédiates, souvent spontanées, et parfois révélatrices des représentations que ces établissements suscitent.
Pour dépasser les approximations du débat médiatique, l’ouvrage de 254 pages, (22 euros), propose un pas de côté par les sciences sociales. Sociologue et spécialiste des questions d’éducation et de fait religieux, l’autrice livre ici le fruit d’une enquête empirique menée entre 2016 et 2020. L’enquête s’appuie sur l’observation approfondie de 11 établissements scolaires musulmans (allant du primaire au secondaire, sous contrat et hors contrat) et sur plus de 70 entretiens semi-directifs menés avec des fondateurs, des directeurs, des enseignants, des parents et des élèves. C’est la force de ce corpus qui permet à l’autrice de déconstruire le mythe d’un bloc monolithique pour révéler, au contraire, une réalité plurielle.Sur ce coin de table, un lundi matin, la première remarque entendue fut : « Ça me rend triste, encore de la séparation plutôt que du lien. Et crois-moi, ça ne risque pas de s’arranger. »
L’école républicaine porte, en elle, un idéal de rencontre : faire classe ensemble malgré les différences sociales, culturelles ou religieuses. L’existence d’établissements confessionnels, tels qu’ils soient, apparaît comme une fragmentation supplémentaire d’un espace commun déjà fragilisé.
Le livre ne balaie pas cette inquiétude d’un revers de main. Il montre même que certains responsables d’établissements musulmans cherchent explicitement à se défendre contre l’accusation de « séparatisme ». Beaucoup revendiquent au contraire une volonté d’intégration sociale et scolaire : discipline plus forte, niveau scolaire exigeant.
Pour les familles et les enseignantes, ce choix traduit moins un refus de l’école public qu’une recherche de sécurité symbolique – pouvoir exprimer son appartenance religieuse sans jugement. De plus, de nombreuses écoles, limitées au primaire, préparent explicitement les enfants à rejoindre ensuite l’enseignement public en leur transmettant les codes scolaires.
Le livre oblige à sortir des oppositions simplistes. La sociologue montre d’ailleurs que ces structures scolarisent moins de 1% des élèves en France et que loin d’augmenter,leur nombre chute depuis 2016, à contre-courant du reste du privé hors contrat (+17 %).
Si j’avance un peu dans le débat qu’a pu susciter la couverture du livre, je m’arrêterai à cette deuxième remarque : « Bon, après tout, il existe bien des écoles catholiques et juives, pourquoi pas des écoles musulmanes ? »
La formule a le mérite de rappeler un principe simple : la liberté d’enseignement. Les fondateurs d’écoles musulmanes s’inscrivent dans cette logique d’égalité symbolique : pourquoi une population musulmane durablement installée en France ne pourrait-elle pas disposer, elle aussi, d’établissements confessionnels ?
Mais l’enquête nuance également la comparaison. Les écoles musulmanes ne bénéficient pas du même enracinement historique ni du même capital de confiance que l’enseignement catholique. Souvent récentes, elles restent majoritairement hors contrat (le passage sous contrat exigeant 5 ans d’existence) et font face aux suspicions de « séparatisme ». Là où l’école catholique est perçue comme légitime, “meilleure” que l’école publique et déconfessionnalisée dans les esprits, l’école musulmane subit une image de déclassement.
La divergence est aussi sociologique : le choix de ces établissements relève moins d’une stratégie classique de distinction sociale que d’une volonté de concilier réussite et identité religieuse, même si les projets pédagogiques sont divers et la place accordée au religieux très variable en fonction des établissements. L’autrice insiste sur cette hétérogénéité : il n’y a pas « une » école musulmane, mais une diversité de projets, de publics et de rapports au dogme.
Enfin, une troisième réaction fut plus critique encore : « Que ce soit musulman ou autre, il n’est pas normal qu’il y ait des cours de religion dans des écoles sous contrat ; c’est contre le principe de laïcité. »
Cette affirmation révèle une confusion fréquente. Le régime français de laïcité autorise les établissements privés confessionnels sous contrat, à condition qu’ils respectent les programmes nationaux. Diane-Sophie Girin rappelle cette réalité juridique. Le véritable enjeu n’est pas leur existence, mais leur contrôle. L’enquête montre d’ailleurs qu’ils sont bien plus contrôlés que d’autres (l’établissement catholique Bétharram n’ayant reçu aucune inspection pendant 30 ans, malgré les plaintes de 150 ex-élèves pour violences physiques).
Au fond, le principal intérêt de L’École musulmane tient peut-être à cela : déplacer les questions. Le livre ne demande pas au lecteur d’adhérer ou de rejeter l’existence d’écoles confessionnelles musulmanes. Il invite plutôt à observer ce phénomène sans caricature, en prenant au sérieux les logiques sociales qui l’expliquent et le décrivent. Dans un contexte où l’islam à l’école est souvent abordé sous l’angle de la polémique, cette enquête rappelle l’utilité d’une approche empirique attentive aux trajectoires réelles plutôt qu’aux fantasmes collectifs.


