La « refondation » et les fenêtres de l’école

Nous avons reçu (en tout cas, une partie des enseignants a trouvé sur internet) le document issu de la concertation sur « refondation » engagée par le gouvernement ? Concertation à laquelle, massivement, nous n’avons pas été conviés.

Aux « ateliers » qui se sont tenus pendant l’été et à la rentrée, il y avait certes des syndicalistes, des militants pédagogiques, des représentants d’associations, des élus… Mais alors qu’à la rentrée, il aurait été possible de donner la parole aux enseignants (en tout cas de recueillir leur avis), en y consacrant un mercredi nous n’avons eu droit qu’à un simulacre de consultation.

Dans tous les coins de notre département ont été organisés, la semaine de rentrée où nous étions tous submergés, des ateliers qui siégeaient à 17 h 30. Or à cette heure-ci, tous les directeurs d’écoles élémentaires travaillent (l’étude dure jusqu’à 18 h ou 18 h 30) et toutes les mamans vont chercher leurs petits en crèche et en garderie… C’était donc la garantie que la majorité des enseignants de terrain ne s’exprimerait pas et c’est ce qui s’est passé.

A l’arrivée, quelques propositions retournent enfin dans le bon sens.

Le retour à un travail réparti sur 5 jours est une bonne idée en ville (il faudra peut-être s’interroger sur les écoles de campagne avec de longs trajets, mais à Bobigny ce n’est pas le souci). On voit clairement le retour d’une formation professionnelle pour les enseignants et tout le monde pousse un « ouf » de soulagement. Mais quel contenu ? Et quelles « réparations » de formation pour tous ceux qui ont démarré dans le métier en vol plané ?

Idem pour l’accueil des tout petits dans les quartiers difficiles, un bon principe, mis à mal par le gouvernement précédent et qui est à reconstruire. Mais il faudrait de la formation pour les enseignants et les agents territoriaux, du partenariat avec les communes, du matériel… Bref, derrière la refondation, il va y avoir de la construction avant qu’on puisse voir la maison.

Mais en lisant le texte avec attention, juste derrière ces quelques avancées, j’y retrouve la logique libérale : logiciels centralisés de gestion qui donnent à chaque élève un identifiant unique permettant de retracer son parcours de formation, livrets de compétences uniformisés, allégés ou non, qui laissent imaginer un monde où l’employeur en cliquant sur un identifiant pourra accéder à l’ensemble du parcours scolaire de son futur employé.

Bref, je ne crois pas que soit stoppée l’évolution que nous voyons se dessiner depuis des années vers une enfance sous l’emprise de la compétition pour un speed dating permanent permettant de « se vendre » soi même.

Surtout que toute la hiérarchie intermédiaire, qui a appliqué toutes les directives précédentes de destruction et de soumission aux injonctions gouvernementales est intacte. Autant dire que nous n’avons pas tellement confiance pour que le changement ce soit vraiment maintenant…

Si on ajoute à cela, la disparition prévue des normes appliquées aux ZEP, voire des ZEP elles-mêmes (que ceux qui ont vraiment compris de quoi il retourne lèvent la main!), un « statut des directeurs » au contour encore plus flou que le reste, des « contrats pluriannuels d’objectifs  » finissant par faire fonctionner chaque établissement comme une petite entreprise, il y a de quoi s’alarmer.

A la rentrée, cette année dans une ville du 93, un collège était « en failllite ». Le gestionnaire avait pataugé, le Conseil Général refusait de combler le déficit, que l’administration de l’Education Nationale avait laissé se creuser.

Et tout le monde expliquait aux profs qu’ils devraient payer leurs craies, acheter eux même les balles de ping pong pour faire sport. Il a fallu une salutaire bronca pour que nos chefs comprennent que cela n’allait pas être possible.

Qui va décider des « zones difficiles »? A quoi ressemblera l’aide «personnalisée » à ces établissements ? Quels objectifs nous seront assignés ? Comment seront ils évalués ? Après des années de recul, toutes ces incertitudes nous minent davantage qu’elles ne nous aident.

Dans notre école, nous aurions grand besoin du retour des budgets d’aide aux projets. Nous avons un  projet bibliothèque qui ne reçoit rien de l’Etat, et que la commune finance à hauteur de 2 euros par élève, le reste étant payé par les parents. Le projet classe de neige a été supprimé, car il ne recevait plus aucune subvention, ni Etat, ni commune. L’accompagnement éducatif soit disant réservé aux écoles les plus en difficulté a été divisé par deux (3 ateliers au lieu de 7 cette année, qui concerneront 30 élèves sur 260).

La municipalité est exsangue, au point que toute demande traîne misérablement, et même pour des travaux qui nous semblent plus qu’urgents.

Dans deux classes, par exemple, les fenêtres ont été calées lors de la pose par un entourage de bois, qui a été masqué par du ciment. Au cours des années, le bois a pourri, et voici ce que cela donne. La municipalité a fait poser quelques grandes vis pour éviter que la fenêtre ne tombe comme une crêpe sur les écoliers. Mais nous peinons à obtenir une réparation réelle. Et les parents d’élèves commencent à s’énerver.

Le refondation ne doit pas être quelques étayages de bois pour caler des dispositifs qui ne fonctionnent pas bien. Elle doit donner radicalement des orientations contraires à la gestion libérale de l’école. Il faut revenir sur une décentralisation des moyens qui n’a fait qu’aggraver l’écart entre les écoles « riches » et les écoles « pauvres ».

Il faut revenir sur la « mastérisation » qui impose aux futurs instituteurs d’apprendre durant 5 années ce dont ils n’auront pas besoin au détriment d’un apprentissage professionnel du métier d’enseignant. Celui-ci devrait, à mon sens, pouvoir commencer dès le bac obtenu, avec un concours passé à ce niveau, et un salaire de formation ouvrant à nouveau les portes du métier aux enfants des catégories populaires.

Il faut tourner le dos au « pilotage » numérique à distance des établissements scolaires, à base de forêt de tableaux creux, de fichages dangereux, de pseudo évaluations. Rétablir plutôt un accompagnement humain de terrain, en respectant le réel et sa complexité qui n’entrent jamais complètement dans les nombres censés le décrire.

Il faut reconstruire la santé scolaire, avec des médecins et des infirmières en nombre suffisant pour toutes les villes et toutes les écoles. Juste pour bien me faire comprendre : à Bobigny, nous avons un demi poste de médecin pour 3 lycées, 4 collèges et 27 écoles… Nous n’avons plus de visite médicale à l’entrée au CP, et même pas le contrôle de la vision.

Tout ne serait pas fait, mais cela nous donnerait le courage d’attendre les améliorations. Là, nous n’avons  plus tellement envie d’attendre.

Véronique Decker

 

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