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Article paru en mai 2002 dans le n ° 404 des Cahiers pédagogiques, «  Des pistes pour changer le collège  »

N° 509 Ce qui fait changer un établissement

Une histoire en devenir

Mireille Barlet, Danièle Garcia, Bettahar Kader et Viviane Alric

Nos lecteurs ont peut-être eu écho de la grève prolongée qui a agité le collège Les Aiguerelles voici peu. Elle a été un moment fort de la rencontre d’une équipe d’enseignants et d’une histoire pédagogique. Aide aux élèves, travail avec les parents, le collège se mobilise et tente de résister à l’usure du temps…

Le collège Les Aiguerelles est situé dans la zone sud de Montpellier qui accueille, depuis 1982, 700 à 800 élèves d’origine assez modeste. Une quinzaine d’enseignants se forme aux recherches en lecture, gestion mentale, pédagogie différenciée, avec l’aide de la MAFPEN, lance des projets – tel «  lire pour projet  » – produit des outils donnant lieu à des publications (Lire, écrire, communiquer en 6e).

Un outil sera le déclencheur de l’histoire de notre démarche : celui de l’introspection. La question «  comment je fais dans ma tête ?  » avait le pouvoir de donner à chaque élève un accès direct à une auto-évaluation formative et à une méthodologie à mettre en œuvre.

L’idée de travailler l’accueil et la socialisation des élèves permet de développer cette démarche, avec l’objectif de prévenir les actes d’incivilité futurs. Pour cela, il fallait mettre en avant le respect des différences, l’écoute de l’autre, la meilleure connaissance de soi, pour pouvoir faire des choix. L’un des buts était aussi de donner une image cohérente et tolérante du groupe d’adultes aux élèves de 6e.

1996 - juin 2000

Le corps enseignant se renouvelle dans le collège. En 1999, l’équipe d’EPS très active, dynamise et entraîne plus loin le projet de socialisation. Dès septembre, pour les 9 classes de 6e, deux journées sont organisées en internat à l’extérieur du collège, avec la participation d’une quinzaine d’enseignants pour l’accompagnement de 3 classes de 6e en barrettes (3 fois 2 jours). Anciens et nouveaux s’accordent sur les objectifs de socialisation et sur les méthodes à mettre en œuvre en coanimation pour les atteindre.

Cependant, des problèmes vont se multiplier dans l’établissement, qui subit les effets du manque de moyens en personnel ATOS et vie scolaire. La grève générale est déclenchée en février 2000, grève à laquelle adhèrent les parents réunis en assemblée générale dans une salle polyvalente pleine à craquer.

Les parents occupent le collège jour et nuit. Ils fraternisent avec le personnel, fabriquent des banderoles, tout en exprimant leur confiance dans la pédagogie novatrice expérimentée par les enfants dans de nombreuses classes.

La grève cesse au bout d’un mois. Les cours reprennent avec du personnel en plus grand nombre : 2 CPE, une infirmière, 2 surveillants et 2 aides éducateurs en plus. Une «  salle des parents  » est intégrée au collège. Une semaine est banalisée pour se redonner les moyens de mettre la «  loi  » en place avec un véritable rôle pour la sanction.

Mais il s’agit aussi de bâtir des solidarités entre les élèves en échec et les parents en rupture d’institution. Après la reprise des classes, une trentaine de parents se retrouvent en assemblées le samedi matin à la «  Maison pour tous  ». C’est dans cet espace que naît l’idée, pour la rentrée 2000, de la constitution d’un réseau parents-enseignants-aides éducateurs, pour mieux vivre et agir ensemble au collège. Nous décidons d’une première formation à l’écoute, animée par la documentaliste, formatrice à l’IUFM à mi-temps. Un compte rendu est affiché dans la salle des parents et dans la salle des professeurs.

Septembre 2000

À la rentrée 2000, le nouveau principal du collège met tout en œuvre pour favoriser ce projet de constitution de «  Réseau  ». Huit matinées vont être consacrées aux parents dans le collège durant l’année scolaire, avec présence active du principal. Un «  Formation-Rencontre  », avec lancement d’actions, est mis en place tous les lundis après-midi : il regroupe 7 parents issus des rencontres du samedi, 7 éducateurs du pôle vie scolaire, 2 éducateurs d’une association d’accompagnement périscolaire et 4 enseignants libres à ces heures-là. Deux formatrices IUFM sont associées à l’animation de cet «  espace  ».

Ce groupe approfondit sa formation par des exercices, des jeux de rôles, des mises en situation appliquées à la lecture, les méthodes de travail, la médiation… Chacun y analyse ses pratiques, des idées nouvelles naissent. On y accueille à l’occasion des journalistes (Libération, TF1, la Cinquième).

Sur le plan de la vie scolaire, un travail est accompli sur le règlement intérieur. Des élèves volontaires sont formés pour devenir médiateurs dans les conflits entre pairs. Un monitorat 6e/3e se développe. De nouveaux projets naissent : un point écoute «  aide à la parentalité  » par exemple. Un phénomène d’entraînement naît entre parents avec le désir d’approfondir encore la réflexion vers des recherches qui tournent autour des relations humaines, de la psychologie des adolescents et de l’apprentissage.

Zoom sur un projet : les journées socialisation 6e

À la rentrée, les 6e sont accueillis dans un «  centre de plein air  » de l’arrière-pays héraultais en internat. Les journées sont partagées en temps d’activités contrôlées, le matin et l’après-midi, en temps d’activités libres et en temps de réflexion et discussion sur ce qui a été fait dans la journée en soirée. Des activités supports sont organisées : course d’orientation, «  land art  » (construire une spirale dans une tranchée, par empilement de galets, sous la direction du professeur d’arts plastiques). La participation à ces journées est obligatoire, donc gratuite. L’ensemble des enseignants de 6e y participe, certains à temps plein.

Il s’agit d’atteindre des objectifs précis dans trois domaines : se rencontrer, acquérir des comportements de socialisation et travailler sur l’écoute.

On y travaille la «  Charte de vie  », l’interdit de la violence. Les élèves sont mis en situation de travailler en équipe, ils doivent se montrer solidaires dans les groupes avec des objectifs communs. L’équipe des adultes s’est montrée également cohérente, malgré des personnalités et des statuts différents. Un reportage vidéo a été réalisé afin de garder une mémoire de ce qui s’était vécu.

Le bilan de ces journées débouche sur la volonté d’un suivi individuel et collectif. L’équipe «  socialisation  » est mise en place pour étudier le devenir et le suivi de ces journées. La «  Charte de Vie  » est élaborée. Des dispositifs d’aide aux élèves en difficulté se mettent en place. Les heures de «  vie de classe  » s’organisent en coanimation.

Naissance d’une autre culture

Un nouvel état d’esprit a vu le jour au collège :

  • Volonté de se réunir de manière périodique pour faire le point, avec une nécessaire organisation officielle par l’administration
  • Importance donnée à l’équipe pédagogique dans le traitement des difficultés rencontrées par le groupe-classe (ainsi, des enseignants de deux classes de 4e banalisent deux matinées pour avoir une médiation avec l’ensemble des élèves de leurs classes avec lesquelles ils n’arrivaient plus à travailler et font appel à des adultes formés à la médiation non impliqués dans leurs classes).
  • Les projets divers réunissent tous les acteurs du collège, les formations permettant de donner plus de cohérence.

Du côté des parents, il y a aussi une nouvelle «  culture  ». Les peurs, les incompréhensions s’estompent. Les parents discutent entre eux des solutions éducatives à apporter à certains problèmes. Les décisions prises au collège sont mieux comprises. Les parents semblent du coup attribuer moins d’importance aux notes et plus à l’intérêt de leurs enfants pour le sens donné aux différentes disciplines, à l’apprentissage, à l’autonomie.

De nombreux aides-éducateurs s’impliquent eux aussi, même si les plus formés quittent le collège assez vite…

Des ombres, bien sûr

Le projet éducatif tend à s’étendre à tout le collège. Cependant, dans le même temps, on observe que les actions menées au sein des classes sont plus rares et surtout moins coordonnées que dans le passé. L’étude dirigée n’est plus pensée collectivement, la pratique du dialogue pédagogique n’est connue que d’un petit nombre et surtout les outils élaborés dans les dix dernières années ne sont pas compris et ne répondent pas aux attentes des nouveaux venus (l’équipe se renouvelant beaucoup). Des équipes se reconstituent autour de thèmes disciplinaires ou interdisciplinaires (travaux croisés), mais en dehors du projet «  socialisation  », le désir d’avancer tous ensemble sur des méthodes et des pratiques n’est plus le fil rouge de l’équipe. La conviction qu’on ne peut travailler qu’avec des personnes avec qui on partage idées et valeurs est ouvertement affirmée. Le danger est de créer des déséquilibres entre les classes «  avec équipe  » et «  sans  ». La question que l’on peut se poser est celle de la représentation chez le parent et l’élève de cet enseignement à géographie variable. De nouveaux défis nous attendent donc pour penser notre action pédagogique plus collectivement en s’appuyant sur ces nouvelles équipes, en ouvrant des actions fédératrices. Il faut sans doute pouvoir optimiser les acquis de la grève : les huit postes obtenus qui permettent de travailler dans des conditions normales.

Reste aussi le problème des élèves démotivés qui n’ont pas envie d’apprendre ; ces élèves restent le meilleur ferment pour une réflexion collective sur la construction du sens chez les élèves et donc sur leur adhésion à nos choix et à nos méthodes.

À suivre…

Mireille Barlet, Danièle Garcia, Bettahar Kader, Viviane Alric
Enseignants au collège Les Aiguerelles, Montpellier

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