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N° 533 - Créer et expérimenter en sciences et technologie

Un projet bien mené

Charlotte Barrois

Les travaux de l’association Traces portent, entre autres, sur les processus cognitifs mis en œuvre dans l’acte d’apprendre, sur la théorisation de la médiation scientifique au sens large, sur les mécanismes de la découverte et de la production scientifiques, sur l’analyse des théories de la propagation des idées et sur les relations entre sciences et société.

Un des objectifs de l’association Traces est de couvrir le thème de la production et de la transmission des savoirs scientifiques de la manière la plus large et la plus interdisciplinaire possible. Parce que la démocratie active commence par la construction de l’exercice de citoyenneté. Notre projet «  Dans le cerveau des ados  » cible des adolescents entre 14 et 20 ans, citoyens d’aujourd’hui et de demain. Il leur propose une méthodologie de travail sous-tendant une réflexion et une prise d’information active dans un domaine qui les concerne particulièrement : le fonctionnement de leur cerveau.

Comment pense un ado ? Le cerveau des filles est-il différent de celui des garçons ? Les transformations du corps lors de la puberté affectent-elles aussi le cerveau ? Autant de questions que nous pouvons les aider à se poser, autant de réponses que le projet devait leur permettre de trouver.

Coconstruire des savoirs

Avec cette proposition, nous entendions répondre à six objectifs : intégrer au processus de construction des savoirs de jeunes citoyens, souvent exclus de ce type de dispositifs ; développer leur curiosité et leur sens critique à travers leur implication dans une problématique qui les concerne directement ; leur faire élaborer des protocoles de recherche leur permettant de répondre à leurs questionnements ; leur permettre d’exprimer leurs opinions sur des sujets pointus et leur donner les moyens de partir à la recherche d’informations manquantes à leur réflexion ; intégrer leurs réflexions dans une offre culturelle en intégrant leurs propres protocoles pour en faire des éléments à part entière d’une exposition ; les sensibiliser aux enjeux sociétaux de la recherche scientifique.

Nous proposons ici une méthodologie de travail qui explore et communique le rôle de la connaissance dans l’exercice démocratique. Neuf groupes de jeunes, encadrés par trois référents du corps enseignant, se sont investis dans un projet de coconstruction et de divulgation de savoirs scientifiques, incluant les connaissances profanes, locales, les valeurs et imaginaires de chacun. Nous visions ici l’appropriation des savoirs par les jeunes, pour que la recherche et la connaissance scientifique soient vues comme des outils d’émancipation et de construction d’un monde dans lequel ils souhaitent vivre, et non comme des outils de domination, propres aux experts. En partant de leurs questionnements sur la thématique du «  cerveau des ados  », ayant émergé lors d’ateliers délibératifs, les jeunes se sont exprimés sur les perceptions respectives qu’ils ont de leur cerveau, autant en termes de constantes que de différences, à partir de leurs connaissances et expériences de vie. Par ce projet, nous amenons les jeunes à s’interroger et à comprendre le rôle de la science dans les décisions, les mécanismes de la production de savoirs, son implémentation et sa transformation en outil décisionnel.

Pourquoi un brainstorming

Le premier atelier de brainstorming leur a permis de s’approprier le sujet et de faire ressortir leurs questionnements. À l’issue de cette première rencontre, les jeunes ont déterminé les questions sur lesquelles ils souhaitaient obtenir des éléments de réponse. En voici quelques exemples : «  Pourquoi aime-t-on certaines sensations et pas d’autres ? Les écrans et les jeux vidéos peuvent-ils nuire à l’imagination ? Les sentiments influent-ils sur notre humeur ? Pourquoi a-t-on des sentiments ? Le cerveau des femmes est-il différent de celui des hommes ? Faut-il faire travailler sa mémoire pour qu’elle se développe ?  »

Suite à cette première session, les groupes de jeunes ont travaillé chacun de leur côté, sous l’impulsion de leur référent enseignant, à la recherche documentaire autour d’une thématique. À partir de ce travail, ils ont pu commencer à poser des hypothèses et à définir des conditions expérimentales.

L’ensemble de leurs réflexions a été présenté à un groupe de chercheurs en sciences cognitives. L’objectif de cette rencontre était double, à la fois aller à la rencontre des chercheurs et avoir un retour constructif sur leurs travaux. Cette présentation orale s’est avérée essentielle dans la démarche pour les jeunes afin de travailler leurs protocoles expérimentaux.

Un exemple de travail de groupe

Hypothèse : «  Les jeux vidéos stimulent l’imagination. »

Expérience : Faire jouer à un même jeu vidéo trois personnes («  ne joue jamais  », «  joue toujours  », «  joue peu  ») pendant trente minutes ; faire rédiger une rédaction sur l’avenir de la planète à quatre personnes («  ne joue jamais et n’a pas joué  » et les trois autres) ; faire corriger les rédactions par le professeur de français sur des critères, choisis par les élèves, liés à l’imagination ; rencontre avec un chercheur ; s’aider des autres enseignements (français par exemple) ; réaliser l’expérience sur le terrain.

Enfin, nous avons proposé aux groupes de jeunes de présenter leur démarche ainsi que les résultats obtenus dans le cadre d’une exposition. Cette étape s’est révélée difficile pour les jeunes, toutefois elle fut très riche et les résultats largement positifs. En effet, les jeunes, en choisissant leur propre thématique de travail, se sont totalement investis dans le projet.

Un projet «  le cerveau des Ados  » en 5e

À la fin du travail, j’ai pu faire un bilan concernant l’intérêt des élèves de ma classe de 5e et les avantages qu’ils tiraient de ce format d’enseignement. Concernant le thème, les élèves s’impliquent davantage dans un travail pour lequel nous sommes partis de leurs questionnements et de leurs réflexions. Les jeunes ont pu constater par eux-mêmes, grâce à leurs expériences, que leurs idées reçues se révélaient fausses.

Dans le cadre de ce projet, nous avons fait travailler les jeunes en groupes de cinq à six personnes. Ils se sont réunis en groupes d’affinités et, à part un groupe qui s’est dissout, ils éprouvaient du plaisir à se retrouver pour travailler ensemble. Toutefois, les élèves ne sont pas habitués à travailler dans ces conditions et les règles de vie de la classe ont dû être recréées dans ce cadre particulier. Par exemple, le respect de la décision du groupe était nouveau pour eux. Toutefois, en partant d’un sujet choisi en commun, tous se sont sentis impliqués et chacun a trouvé sa place. D’autres ont éprouvé de la fierté à avoir réussi un tel travail, dont ils ne se sentaient, à priori, pas capables.

Ce type de projet pilote nous a permis d’obtenir des éléments sur la manière dont les jeunes pouvaient s’approprier la démarche. Un des premiers points observé est la liberté procurée et ressentie par cette forme de travail qui a motivé une majorité des élèves et leur a donné de nouvelles responsabilités auxquelles ils ne sont pas habitués (gestion du temps, gestion du matériel, travail de groupe, etc.), ainsi que de nouvelles situations d’apprentissage (au gymnase, chez eux autour d’une rédaction, dans la rue pour un sondage, en classe avec une classe test, etc.). Pour certains, habituellement plus en retrait, la posture de chercheur et la prise de parole devant un public se sont révélées très stimulantes. Enfin, certains élèves n’ont pas hésité à avoir recours au savoir-faire du professeur d’une autre discipline (français pour la rédaction et son évaluation, mathématiques pour la restitution statistique, expérimentation en cours d’EPS, technologie pour la mise en image, etc.).

Limites

Certains élèves ont pris conscience que leur sujet n’avait pas été mené de façon à apporter des résultats suffisants pour émettre une conclusion. On peut parler de frustration.

L’un des groupes n’a pas mis l’expérience en œuvre avant la présentation et n’a pas tiré du travail autant de plaisir.

La liberté accordée à l’élève au sein du groupe a touché des limites : certains n’ont pas accepté de se soumettre au choix du groupe.

Des moments n’ont pas été partagés entre collègues enseignants, mais ils auraient largement pu l’être (recherche au CDI, écriture en français, etc.).

Perspectives

De nombreux groupes ont déjà imaginé des prolongements ou des modifications à apporter à leur travail.

Plusieurs thèmes envisagés (sommeil, mémoire, etc.) n’ont pas été traités lors de ce travail et pourraient l’être lors d’une autre session.

L’une des composantes qui a particulièrement plu aux élèves est la présentation orale au public. Il serait essentiel, pour la suite, de conserver ce moment de restitution (devant les parents lors d’une porte ouverte, ou devant les futurs 6es).

Concernant les perspectives individuelles, plusieurs élèves se sentent attirés par des études scientifiques.

À partir des résultats de cette démarche, et suite aux retours encourageants des participants et de leurs référents, nous souhaitons proposer, dans une seconde phase, de former des enseignants du secondaire et des responsables de structures accueillant des jeunes de 14 à 20 ans à notre démarche de coconstruction des savoirs.

Charlotte Barrois
Responsable du développement de projets participatifs, groupe Traces


Quelques références
- Le projet Cerveaux des Ados : http://www.groupe-traces.fr/projet/cerveaux-dados/
- Le site de l’ESPGG : https://www.espgg.org/
- La page de l’auteure de l’article : http://www.groupe-traces.fr/membre/charlotte-barrois-de-sarigny/

Sur la librairie

 

Créer et expérimenter en sciences et technologie
L’enseignement des sciences expérimentales s’est considérablement renouvelé. Ces changements ont visé à mettre l’élève au centre, en prenant en compte les travaux de la didactique ainsi que les réflexions sur le bagage intellectuel de base pour tout citoyen du XXIe siècle, au cœur d’une société basée sur les sciences et les technologies.


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