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N°485 - Dossier "La vie scolaire : l’affaire de tous ?"

Un métier de « l’entre-deux portes ? »

Par Myriam Favreau

L’auteure nous fait partager le quotidien du métier de CPE, fait d’une multiplicité de taches mangeuses de temps, et insiste sur les nécessaires partenariats à tisser pour prendre en charge efficacement les élèves.

Les missions des conseillers principaux d’éducation sont multiples, couvrant trois domaines : le fonctionnement de l’établissement (absences, organisation du service, mouvement des élèves, sécurité), la collaboration avec le personnel enseignant (échanges d’informations, condition de travail, participation aux conseils de classe, collaboration à la mise en œuvre de projet) et l’animation socioéducative (clubs, relation au collectif, formation des délégués) [1].

Le CPE : pilote ?

Lorsque j’ai choisi d’exercer ce métier, ma pratique faisait une part importante aux relations individuelles et collectives avec les élèves. J’avais l’impression d’être un « acteur de terrain » et je me définis encore ainsi aujourd’hui. Pourtant, au fil du temps, des tâches plus administratives m’ont détaché peu à peu du contact avec les jeunes, m’obligeant à la vigilance. Certes l’organisation du service (emploi du temps des surveillants, planning des permanences, passage du self, etc.) a toujours fait partie de nos responsabilités, mais elle me parait plus complexe. Actuellement j’ai cette impression que mon travail se tourne de plus en plus vers l’élaboration de cette structure pyramidale administrative, vers la mise en œuvre de stratégie de pilotage, vers la multiplication de réunions pour caler différentes actions.
Impression confirmée par la lecture du concours de recrutement des CPE [2]. L’épreuve d’admissibilité note clairement que le candidat sera, entre autres, évalué sur sa pertinence dans sa conception « du pilotage de la vie scolaire », terme très en vogue. Reste à trouver du temps pour voir les élèves sur leur temps de présence !
Il faut noter aussi que le CPE assiste aux réunions de « pilotage » et participe de ce fait à la prise des décisions importantes de l’établissement, parfois subies ou refusées par les enseignants. Le CPE a ainsi un rôle de conseiller technique, il doit avoir une « aptitude à conseiller le chef d’établissement dans la mise en place d’une politique éducative » [2]. Il est donc souvent vu comme le collaborateur du chef d’établissement. Il faut parfois expliquer qu’il n’y a pas de complot avec la direction. Dans l’esprit de certains collègues, le CPE est renvoyé à une appartenance à l’Administration avec un grand A ou à la Direction avec un grand D. Ainsi il est clair que pour le CPE « le positionnement dans et hors de l’établissement scolaire » n’est pas simple [2].
Cette position entre deux eaux, entre les enseignants avec qui ils collaborent et le personnel de direction, est peu commode. Un projet en 1971 prévoyait l’appartenance des CPE au corps des personnels de direction, point très discuté qui ne sera pas retenu dans la circulaire de 1972 [3]. Il y a donc toujours eu ce flottement et il faut maintenant se rapprocher encore plus du management d’équipe, du pilotage de service tout en étant de bon conseil quant à la politique éducative de l’EPLE.

Le CPE et le travail d’équipe

Comment arriver à se positionner pour travailler avec tout le monde dans l’intérêt des élèves ? La position du CPE au sein d’une équipe d’enseignants est inconfortable. Il est bien souvent seul dans son établissement face à une cinquantaine d’enseignants qui se reconnaissent entre eux comme exerçant le même métier, faisant partie de la même équipe d’une classe, d’une équipe de professeurs enseignant les mêmes matières.
Pas simple de s’intégrer à l’équipe enseignante, d’aller au contact des collègues et susciter cette relation pour parfois la cadrer. Les récréations, si elles sont des moments de détente agréable autour de la machine à café, ne sont pas les instants les plus propices pour une rencontre avec les enseignants, car bien souvent c’est un temps pendant lequel le CPE voit les élèves. Il n’y a pas de temps d’échange posés, institutionnalisés, et il faut collaborer dans des lieux et à des moments improbables.
Il faut encore parfois faire avec l’image persistante du surveillant général comme shérif faisant régner la paix sociale et maniant à la baguette ces culottes courtes agitées, laissant aux enseignants la « noble tâche » d’enseigner… Combien de CPE ont déjà entendu dire quand la situation se dégrade : « mais que fait la police ? » Il faut réintroduire « le père ou la mère fouettard » ! Combien de CPE se sont retrouvés avec un rapport sur le bureau dénonçant les actes d’un élève perturbateur, à lui de faire le reste ?
Le CPE peut donc être amené à préciser les missions qui lui incombent afin d’éviter les erreurs d’appréciation. La note de vie scolaire en est un bon exemple, car elle laisse une place très controversée au regard de sa dénomination au CPE. « Un avis » ! Le CPE donnera un avis à la proposition de note du professeur principal. Ce que certains d’ailleurs ont pris pour un jugement de valeur, un « pouvoir » de modifier après coup ce que l’enseignant, professionnel de la notation, sait faire mieux que personne. Il me semble que la note de vie scolaire n’impulse pas une collaboration facile, mais est plutôt une source de conflit, de mécontentement et de désaccord.
De la même manière, même si le rôle pédagogique [4] du CPE est affirmé dans les textes depuis plus de dix ans, ce n’est pas clair dans l’esprit de tous. Il n’est pas rare de s’entendre reléguer en plein conseil de classe à un rôle de comptable des absences, quand la responsabilité du CPE n’est pas parfois carrément engagée au regard du nombre trop élevé de demi-journées d’absence de tel élève : « Mais que fait le CPE ? » !
Le travail d’équipe dépend donc de la légitimité qu’il aura instaurée, des relations que le CPE aura réussi à tisser avec ses collègues afin de pouvoir travailler avec eux en bonne intelligence. Mais peut-on alors parler d’un travail d’équipe si cette collaboration découle de liens tissés avec tel parce qu’il est sympa ou avec tel autre parce que nous avons des enfants de même âge ? Doit-on alors dans ce cas parler d’un travail de « copinage » ? Que faire avec ceux avec qui le courant ne passe pas ? Ce constat n’est pas satisfaisant.
Lorsqu’il existe, il me semble en tout cas, que ce travail d’équipe doit permettre un échange d’informations, mais aussi aboutir à des stratégies de prise en charge des élèves les plus en difficulté ou très perturbateurs. Les solutions émergent parfois plus facilement à plusieurs que seul face au problème. Nous sommes à l’évidence tous sur le même bateau et il est préférable de ramer dans le même sens ! J’ai ici quelques exemples courants de partenariats à citer :
- un suivi particulier des élèves difficiles, avec par exemple une fiche de suivi et un bilan conjoint avec le professeur principal (avec élève et parents)
- des entretiens avec la famille ou l’élève en partenariat avec le ou les collègues enseignants
- l’heure de vie de classe en binôme avec le professeur principal (soit en début d’année pour travailler sur le règlement intérieur, soit en cours d’année lorsqu’un problème surgit au sein de la classe, soit à l’occasion d’un travail de liaison entre le collège et le lycée pour une meilleure intégration des élèves de3e…)
- la formation des délégués de classe en début d’année à laquelle des enseignants volontaires participent.
On peut donc dire que les situations qui permettent ces échanges sont multiples et variées, mais elles prennent souvent une forme très informelle ; au détour d’un couloir, au self, à la sortie du collège, devant la machine à café (si ça arrive quand même !)…
Le métier de CPE réserve tous les jours de nouvelles surprises, mobilisant à toute heure énergie, capacité à se remettre en question et parfois sens de la dérision. Il est au cœur du système, travaille avec différentes catégories de personnel dans et hors l’établissement, doit savoir s’adapter et passer d’une situation à une autre en un temps record dans une journée en restant zen et cordial : répondre au téléphone, recevoir un élève exclu de cours, celui qui vient de se prendre un coup de poing, un parent d’élève, aller à une réunion de la commission hygiène et sécurité, faire face à l’absence d’un surveillant et réorganiser l’emploi du temps, s’entretenir avec un collègue enseignant qui ne sait plus quoi faire avec tel élève, remplir le dernier questionnaire sur la pandémie, évacuer un élève allergique malade en relisant le plan d’accompagnement individualisé en deux secondes pour ne rien oublier, travailler en lien avec l’inspection académique, téléphoner à un éducateur pour parler du cas d’un élève, se rendre au centre médicosocial pour une analyse technique… C’est un travail riche, très prenant, fait de relations en tout sens. Mais on sait que le relationnel n’est pas tout le temps aisé, il dépend des tempéraments des uns et des autres, de l’état d’esprit dans lequel on se trouve. Fort heureusement avec la majorité des collègues enseignants le travail se fait sans difficulté et sans se poser la question de « c’est à qui de le faire ? ». Des collègues nombreux avec lesquels il n’est pas besoin de rappeler qui on est et sur lesquels on peut compter.
Et puis il y a ces moments délicieux qui nous raccrochent à notre métier : à un élève fort sympathique et observateur à qui récemment je faisais une remarque lors du passage très tendu de la demi-pension, remarque que je qualifierais d’inappropriée et inhabituelle, il me faisait remarquer « pas d’humeur et pas d’humour aujourd’hui ». Et non pas toujours !

Myriam Favreau
Conseillère principale d’éducation en collège à Cahors (Lot)


[1Circulaire du 28 octobre 1982 « Rôle et conditions d’exercice ».

[2Épreuves du concours externe du certificat d’aptitude aux fonctions de conseiller principal d’éducation, session 2010.

[3Avant-projet de 1971 et Circulaire du 31 mai 1972 « mission des CE et CPE ».

[4Entrée en pédagogie des CPE, décret du 11 octobre 1989.


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