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"Mes chemins pour l’école" d’Alain Juppé

Un livre qui détonne

Jean-Michel Zakhartchouk

7 septembre 2015

Que se passe-t-il lorsqu’un pédagogue convaincu lit, avec quelques appréhensions de départ, le livre d’un politicien de droite sur l’école ? Une sorte de soulagement à constater que l’on peut être de droite et capable de sortir des poncifs sur l’école diffusés depuis des années par les partis politiques de même obédience. Même s’il reste des désaccords, "ce n’est déjà pas si mal."


Au début, dans l’introduction, on s’inquiète un peu : parfum de nostalgie sur ce lycée landais d’autrefois si paisible, avec des élèves motivés et des professeurs considérés, propos convenus sur les enseignants de classes préparatoires injustement stigmatisés par certains, pointe d’éloge du par cœur (pour apprendre les exceptions des pluriels en « ou », baptisé faussement « règle de grammaire »). Mais assez vite, le livre de Alain Juppé prend une autre tournure, plus intéressante en ces temps de déploration d’une école dite « en faillite » ou d’anathèmes contre les « pédagogistes ». D’ailleurs, ce mot-là, qui résonne comme une injure chez tant de politiques ou d’intellectuels, n’est jamais présent, comme nous le faisait remarquer un journaliste éducation après sa première lecture du livre, et cela déjà, c’est presque un événement !

Et nous découvrons les propos d’un homme de droite qui ne brandit pas le mot « autorité » toutes les pages, qui ne met pas en accusation de prétendus fossoyeurs de l’école (un des rares établissements cités, en positif, dans le livre est d’ailleurs Clisthène que le maire de Bordeaux a plutôt soutenu) qui ose même assumer l’adjectif « bienveillant » appliqué à l’école, qui n’accuse pas la ministre actuelle de détruire notre système éducatif, voire la civilisation ou l’âme de la France. Alain Juppé écrit certes un ouvrage très politique et inscrit dans une politique de communication pour le mener en bonne position pour les primaires à droite, mais on peut lire pour elles-mêmes ses propositions qui se démarquent donc nettement de ses concurrents.

Non, il n’est pas question d’établir un barrage à l’entrée en sixième. Non, il ne faut pas en cas d’alternance remettre tout en question et par exemple démolir le travail fait autour des programmes, même s’il n’est pas totalement approuvé par Alain Juppé (couplet sur les langues anciennes, mais très soft…). Non, la réflexion sur la notation et au moins sa relativisation n’est pas absurde et les classes sans notes ne sont pas forcément des créatures du Diable laxistes et ennemies de l’effort. Non, si on accorde une autonomie aux établissements, réforme qui est une clé décisive selon l’auteur, il ne peut être question de donner tout le pouvoir aux chefs d’établissement, mais au contraire d’établir une responsabilisation collective. Oui, le socle commun est bien l’horizon essentiel de la scolarité obligatoire, même si sa définition tout le long du livre reste floue. S’agit-il des « fondamentaux » comme on dit ou quelque chose de plus large incluant la culture ? L’ajout de « raisonner » au « lire, écrire, compter » serait plutôt rassurant.

Paroles de parents et d’enseignants

Alain Juppé donne d’abord la parole à des parents et professeurs qui ont répondu à son enquête. Difficile de tirer vraiment des enseignements de ces réponses très hétérogènes et qui ne peuvent tenir lieu de « concertation ». Entre les défenseurs de la mixité sociale et ceux qui veulent qu’on s’occupe davantage des « bons », entre les enseignants pour qui tout va mal et ceux qui expriment l’amour de leur métier et le bonheur à le pratiquer, entre les parents qui attendent plus de communication avec le monde de l’école et ceux qui opposent éducation et instruction, Alain Juppé tente de faire une synthèse finalement assez artificielle. Ce qui ressort le plus est sans doute ce hiatus entre des enseignants qui se disent mal aimés et la grande confiance que leur accorde la grande majorité des parents.

Puis trois personnalités proposent des pistes pour une école plus efficace. L’inévitable Alain Bentolila est plutôt dans un rôle de donneur de leçons dans lequel malheureusement il s’est enfermé. Boris Cyrulnik convie à s’intéresser vraiment à l’enfant qui est autre chose qu’un élève, et ceci très en amont, même si ses propositions concrètes restent vagues. Yves Queré est là pour montrer de fait l’inanité des projets de certains à droite qui verraient d’un bon œil la suppression pour le plus grand nombre d’un enseignement des sciences à l’école primaire. Le scientifique engagé de la Main à la pâte prône de plus une pédagogie de la découverte par l’activité et se moque de ceux qui confondent « l’attrait du jeu » (le soi-disant ludique) « avec la joie d’apprendre et l’étonnement de découvrir. », visant sans le dire les bâtons dans les roues mis autrefois par le ministre Luc Ferry à ce type de pratiques..

Un dialogue pour se démarquer

Le plus intéressant du livre est sans doute dans le long dialogue de l’auteur avec Jérome Saltet, un acteur innovant de l’éducation, qui a co-écrit des ouvrages avec André Giordan, un choix probablement non dénué de signification. Et donc là, Alain Juppé se démarque nettement de la plupart des leaders dits républicains. Prenons par exemple cette phrase : « La passion pour sa discipline est importante, mais ce qui rend généralement un enseignant heureux, c’est de voir un enfant s’épanouir ou un étudiant réussir ». ou encore à propos de l’interdisciplinarité : « Je suis plutôt séduit par cette idée.[…]Je me plais d’ailleurs à croire qu’on pourrait donner aux professeurs de collège une formation multidisciplinaire. »

Il est dommage que les médias mettent surtout en avant dans ce livre la proposition d’augmenter les salaires des enseignants dans le primaire (avec des contreparties d’ailleurs). Ce n’est sans doute pas là l’essentiel dans ses propositions. Peut-être que ce qui importe le plus, c’est finalement le ton modéré, l’absence de déclarations péremptoires, l’idée que l’éducation ne peut se réformer que lentement, et sans doute un optimisme dans l’avenir qui là encore tranche avec les lamentations des nombreux « professeurs de désespoir ».

On peut ne pas être d’accord sur un certain nombre de points : l’autonomie excessive qui serait donnée aux établissements volontaires, l’absence de vraie détermination à réduire les inégalités (quelle est la position de Alain Juppé sur l’éducation prioritaire ? sur la répartition inégalitaire nécessaire des dotations entre établissements ?), la sous-estimation du travail à mener au niveau du collège au profit d’une préoccupation pour les premières années de l’enseignement, quand sans doute faut-il mener les deux transformations de front, et au fond, un accent trop fort porté sur la responsabilité de l’école pour remédier aux problèmes économiques et sociaux de notre pays. Mais on reste dans le débat républicain, raisonnable, loin du discours réactionnaire qui prône la régression et les retours en arrière désastreux. Ce n’est déjà pas si mal !

Jean-Michel Zakhartchouk

Mes chemins pour l’école , Alain Juppé, JC Lattès, 2015